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"Rien n'est rouge" de François Salmon

Publié le 12 mai 2015 par Francisrichard
"Rien n'est rouge" de François Salmon

" A dix mètres de fond, déjà, plus rien n'est rouge. Plus question de pourpre, d'orange, ni de jaune. Et elle s'était laissé couler bien plus bas encore".

C'est en ces termes que François Salmon parle de l'héroïne d'une des douze nouvelles de son recueil intitulé Rien n'est rouge et qui trouve moyen de se libérer du passé en coupant la corde qui l'y retenait.

Rouge excepté, peut-être, l'auteur en fait voir au lecteur de toutes les couleurs avec ses nouvelles. Mais toutes ces couleurs ne l'empêchent pas de sourire, voire de rire. Car la dérision est omniprésente dans ces histoires extraordinaires tout autant que symboliques.

Dans Les profondeurs de la soif, le héros manque de se noyer dans un verre d'eau, qui ne cesse d'étancher sa soif, depuis qu'il l'a découvert sur la table d'un saloon dans une ville inanimée, alors qu'il était sur le point de succomber après avoir marché dans un désert.

Les lois de la croissance ne sont pas celles de l'économie, mais celles de la destinée de quatre nouveau-nés, qui se retrouvent aux prises fortuitement, des années après leur naissance, sur un tronçon de la N171, dans des rôles qu'ils ne pouvaient imaginer en venant dans ce monde-ci.

Qui n'a pas reçu un appel téléphonique, où une voix, féminine et subjuguante, lui annonce que par tirage au sort il a été choisi pour recevoir de superbes cadeaux? C'est ce qui arrive au narrateur de Tu m'as menti, Sophie Lambert, furieux contre, tout contre, son interlocutrice, qui ne s'appelle évidemment pas davantage Sophie que Lambert...

Carole, la femme de Bernard Verdonck, va transformer la vie routinière de son mari en lui offrant pour Noël une paire de chaussons en laine jaune canari, qu'elle a tricotés elle-même, en leur donnant une forme dont les vertus sont celles de la réflexologie plantaire...

L'auteur transporte le lecteur dans le mitan du Moyen-Âge, en l'an 886, au moment du siège de Paris par les Vikings. Il lui montre comment on écrit alors l'histoire sur parchemin et comment cette écriture, fruit d'un pur hasard, devient, Par la peau des siècles, vérité officielle aujourd'hui.

Fernand aimerait bien devenir maître du temps. En tout cas le ralentir. Pour jouir plus longtemps du spectacle de Suzon, petite comptable dont il est tombé raide amoureux et qui traverse son bureau plusieurs fois par jour. Il y parvient, mais il lui advient ce qui advient à tous les apprentis-sorciers...

Ecouter le silence est certainement ce qu'il y a de plus précieux... Un épistolier, à l'adresse des générations futures, laisse ainsi derrière lui, dans une valise imputrescible, cinq enregistrements silencieux sur CD, réalisés dans des circonstances exceptionnelles...

On sait, depuis Einstein, que le temps est relatif. Dans La météo marine des exoplanètes, le narrateur se porte volontaire pour un voyage interstellaire dans une capsule munie de capteurs anti-durée. Une fois choisi, en cours de voyage, il se demande s'il n'a pas été fou de le faire et la fin lui donne raison de se l'être demandé...

Boire 20cl de lait de vache fait craindre à Geoffroy Vieilleville qu'il ne devienne bestial. Il se sent " sale, avili, comme s'il avait subi une transfusion sanguine en provenance directe de la boucherie". L'avenir se chargera de lui faire entendre raison de manière facétieuse...

Le grand auteur belge voit sa vie bouleversée par la découverte du procédé littéraire nommé métaphore. Et notamment par celle qu'utilise François Weyerganz dans Franz et François: "[...] je le retrouvais paisible, détendu, comme s'il était entré dans la mort par césarienne. " Ce n'est pas pour rien que le grand auteur belge sera à la fois Prix Nobel de Littérature et Prix Nobel de la Paix.

La dernière des nouvelles, La place d'Octavie, est assez représentative de l'esprit malicieux de l'auteur, qui a bien dû s'amuser en les écrivant. Dans cette nouvelle il met en scène de rue Octavie et Zéphir, une péripatéticienne au sens étymologique et sa proie toute trouvée.

Octavie? " Tapie dans un angle de la rue des Soeurs de la Providence, Octavie cherche à emballer le passant." Et elle prend tout son temps. Zéphir? " Zéphir n'attend pas. Non, Zéphir, lui n'attend rien. Il n'en a pas le temps." Eh bien, ce n'est évidemment pas ce que vous croyez... et que l'auteur laisse croire jusqu'à la chute.

Dans ce recueil de nouvelles, François Salmon tire un malin plaisir à prendre le lecteur à contre-pied, à le mener par le bout du nez, là où il ne s'y attend pas. Et cela marche. Parce que le lecteur, pour peu qu'il aime être malmené, frôler les abysses, y trouve son compte d'images et de pensées paradoxales.

Francis Richard

Rien n'est rouge, François Salmon, 144 pages, Editions Luce Wilquin

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