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Le départ à la retraite d'Elias HARRUS

Publié le 19 mai 2015 par Feujmaroc
Pour rendre hommage à un aussi grand homme que Mr Elias Harrus, il nous faudrait en dire long sur le travail, la carrière, le cursus de ce monsieur. Il nous a laissé un trésor, celui de sa collection photographique sur le Judaisme Marocain des années 50, mais pas seulement. Je vous laisse découvrir à travers cet article, mis sous presse en 2004, au moment de la retraite de Mr Harrus, un petit exposé et synopsis de cette si belle carrière entièrement consacrée à l'enseignement et au service de la jeunesse juive au maroc. Georges SEBAT Cahiers de l'AIU du 01 Juillet 2004.

Affirmer, selon la formule consacrée, que la vie d'Elias Harrus se confond avec l'Alliance israélite universelle est en-deçà de la vérité. Sa décision de quitter d'une manière spontanée sa dernière fonction en tant que délégué de l'Alliance au Maroc ne marque certainement pas la fin de plus de soixante ans au service de notre institution.

Une histoire qui tient d'une véritable saga. Comment résumer le parcours du jeune enfant issu d'une famille nombreuse de Beni-Mellal, qui a gravi les échelons d'une carrière professionnelle exemplaire, lui valant à juste titre la reconnaissance des pouvoirs publics, concrétisée par l'attribution de différentes distinctions : la Légion d'honneur, les Palmes académiques et l'ordre du Mérite.

Si ses premiers pas dans la cour de l'école n'ont pas eu pour cadre un établissement de l'Alliance, c'est parce que Elias Harrus n'était pas encore en fonction et qu'il n'y avait dans ce petit village marocain qu'une école franco-israélite. Mais, bien vite, faisant preuve d'une volonté et d'une fermeté qui ne se démentiront jamais, celui qui n'était pas encore un adolescent décide de rejoindre Casablanca et le cours complémentaire de l'Alliance. Cependant le " blédar " gardera la nostalgie du paysage bucolique qu'il vient de quitter où les femmes et les jeunes filles puisent encore l'eau à la source.

Dans ce nouveau cadre scolaire, notre héros est sur les rails et c'est tout naturellement qu'il est admis en 1935 à l'École normale israélite orientale de Paris.

Casablanca-Paris-Bagdad ?

Vécue au départ comme un véritable déracinement, la vie parisienne présente des attraits qui permettent assez facilement de mettre du baume au cœur des aspirants-enseignants. Ce sera l'occasion d'une première rencontre avec Jules Braunschvig, rencontre brève mais déterminante marquée par une sympathie réciproque qui ne se démentira jamais.

C'est aussi la rencontre avec Sarita Israël, originaire de Tétouan, scolarisée pour sa part à l'École normale de jeunes filles de Versailles. Celle qui deviendra quelques années plus tard Madame Harrus passe alors la période d'adaptation au français et à sa culture comme tous ceux et celles pour qui l'espagnol était la langue maternelle.

Arrivé au terme des quatre années d'études, c'est le verdict de la nomination : Elias Harrus sera affecté à Bagdad. Cette destination ne l'emballe pas outre mesure, mais on ne badine pas avec les ordres venus d'en haut ! Il parvient tout de même à obtenir l'autorisation de faire un détour par le Maroc avant son départ pour l'Orient afin d'y retrouver sa famille dont il est séparé depuis si longtemps.

La guerre éclate alors et les projets irakiens ne verront jamais leur concrétisation. Elias Harrus restera au Maroc et sera nommé à Marrakech où a déjà été affectée une certaine... Sarita.

L'enchantement du site et sa palmeraie facilitent l'intégration du nouveau venu affecté à la section agricole ; une incompétence revendiquée dans ce domaine sera rapidement compensée par une formation sur le terrain ! Cette période marquera aussi la première implication avec l'éducation dite " informelle ", en l'occurrence le scoutisme. L'animateur devient assez vite expert en chansons qu'il aura, avec l'accord de la directrice de la section des filles, l'occasion d'enseigner aux élèves de la classe de Sarita.

La bénédiction nuptiale du jeune couple ne se fera pas attendre très longtemps.

Dans la tradition de l'époque, ce premier poste n'est que temporaire et il est suivi d'une mutation à Demnate. Nous sommes loin de Marrakech et de son confort, même relatif. C'est la redécouverte du mellah et si Elias Harrus retrouve un cadre proche de celui de son enfance, les conditions sont beaucoup moins familières à son épouse tétouanaise. Le logement de fonction ne fera rien pour contribuer à une adaptation facile puisque durant six ans, le couple - qui aura quatre enfants - vit dans une salle de classe sans électricité transformée en " appartement ".

La tâche de l'enseignant local qui dirige une classe comportant plusieurs sections ne se limite pas à la transmission des connaissances. Éduquer, c'est aussi changer certaines habitudes en mettant l'accent sur l'hygiène et la propreté peu favorisées en cette période de privations dûes à la guerre qui accroît sur la population locale en général et sur la communauté juive en particulier la pauvreté, les risques de maladie et les épidémies.

Comme le souhaite l'Alliance, un effort doit également être fait pour prévenir les cas courants de mariages précoces ; mais ces coutumes solidement ancrées ne sont pas faciles à modifier.

Un domaine de prédilection : l'enseignement agricole

Lorsque les conditions le permettent, après le débarquement des forces américaines, une année de détachement est accordée à Elias Harrus qui se rendra à l'Institut agricole d'Alger pour se spécialiser dans ce qui était et redeviendra l'un de ses domaines de prédilection : l'enseignement agricole.

Tandis que Sarita doit assumer seule la responsabilité de l'école de Demnate, le stagiaire absorbe en un an l'essentiel du programme d'études prévu sur deux années. Son séjour dans la ville blanche sera bien entendu l'occasion de contacts avec les autorités communautaires locales et de la première rencontre avec deux fortes personnalités : le directeur du bureau de l'Alliance, Albert Confino, et Léon Askénazi - " Manitou " - dont on commence déjà à vanter le charisme et les qualités intellectuelles exceptionnelles.

Cette " escapade " terminée, le retour se fera à Marrakech afin d'assurer la direction de la section agricole créée en 1936 à l'initiative de Jules Braunschvig et qui deviendra l'École professionnelle agricole de l'Alliance israélite universelle à Marrakech.

L'une des expériences qui va marquer la carrière d'Elias Harrus est celle de la ferme école de Fquih Ben Salah, sorte de filiale de l'école de Marrakech et dont le projet ambitieux est d'être la première d'une série de fermes-écoles. Ses activités débordantes ne se font pas au détriment de la vie familiale, les trois garçons et la fille composant le foyer d'Elias et de Sarita trouveront chacun dans ce milieu scolaire, un cadre idéal à leur épanouissement.

La fin de la guerre en Europe coïncide au Maroc avec une demande croissante d'inscriptions dans le réseau scolaire de l'Alliance qui commence à se développer un peu partout pour répondre à ces sollicitations.

Le " satrape du sud marocain "

Cette période marrakchie sera celle où Elias Harrus s'associe aux recherches de Pierre Flamand, inspecteur de l'Éducation nationale, qui consacrera l'essentiel de son temps libre à étudier les populations juives locales. Il publiera d'ailleurs le résultat de ses recherches dans un ouvrage trop méconnu qui demeure l'une des sources principales d'information sur la vie juive au Maroc au milieu du siècle dernier.*

Les deux hommes éprouvent d'emblée une sympathie mutuelle et Pierre Flamand comprend vite qu'il a trouvé en Elias Harrus le meilleur des guides possibles. Les kilomètres parcourus sur les routes mais aussi sur les pistes se comptent rapidement en milliers. Cette vocation de guide trouvera aussi un prolongement lorsque les responsables de l'Alliance et de l'American Joint se rendront en visite dans le pays et que le directeur local se transformera en chauffeur accompagnateur recherché.

Mais l'œuvre déterminante d'Elias Harrus sera sans aucun doute la création d'établissements dans le centre et le sud-ouest marocain. Dans des conditions qu'on a peine à imaginer, dans des villages perchés au sommet de l'Atlas ou perdus aux confins du désert saharien vont " pousser " de nouvelles écoles. Dans cette mission celui que l'on surnommera rapidement, à son insu mais avec affection, le " satrape du sud " donnera la mesure de ses qualités d'organisateur

et de diplomate. Il s'agit effectivement d'obtenir les autorisations d'ouverture de l'administration, de négocier avec les responsables communautaires et rabbiniques. Son charisme et sa détermination feront merveille.

Mais une vocation pédagogique ne peut pas disparaître et malgré ses obligations administratives Elias Harrus n'oublie jamais que ce qui l'a conduit à choisir cette carrière, c'est le plaisir et la volonté d'éduquer. Il y consacrera une grande partie de ses congés en assurant la direction de colonies de vacances estivales à Mazagran, Rabat, Imouzer...

1954 marque son premier voyage en Israël ; prétexte officiel : la bar mitsvah de Michel, le fils aîné, mais aussi l'émotion de retrouver d'anciens élèves qui, pour nombre d'entre eux, mettent en pratique l'éducation agricole reçue au Maroc. C'est aussi la découverte de Mikveh-lsraël, l'une des grandes réalisations agricoles de l'Alliance.

Un nouveau détachement lui est accordé en 1958 pour suivre cette fois le programme des élèves-inspecteurs à l'École Normale Supérieure de Saint-Cloud. Cette année sera couronnée par la réussite au concours et l'obtention du titre d'inspecteur de l'enseignement qui s'accompagne d'une proposition de poste en métropole, dans le cadre de l'éducation publique. Sans beaucoup hésiter, et à la surprise de bien de ses collègues, le nouvel inspecteur refuse ce poste par fidélité à l'Alliance. Conscient de la valeur d'Elias Harrus

M. Tajouri l'appelle à la direction de la délégation de Casablanca.

En 1960, il participe au centième anniversaire de l'Alliance dont il sera l'un des témoins privilégiés, ayant ainsi l'occasion de côtoyer René Cassin, Pierre Mendès France ; mais 1960, c'est aussi le début des vrais bouleversements au Maroc.

Aux commandes du réseau Ittihad-Maroc, à l'initiative d'un fonds d'archives inégalé.

Ruben Tajouri étant décédé d'une maladie cardiaque, le poste de délégué sera confié conjointement à Elias Harrus et à Haïm Zafrani. Cependant ce dernier, à l'issue de deux ans de fonctions, choisit la voie universitaire et voilà donc Elias Harrus seul aux commandes de ce qui est devenu Ittihad-Maroc.

S'il est exaltant de développer un réseau, il est moins agréable de gérer les fermetures d'établissements liées au départ progressif de la communauté juive locale. L'anxiété devant l'avenir aura pour corollaire l'inquiétude des enseignants sur leur destin ; manifestations et grèves ponctueront ces années.

Mais celui qui fit preuve de tant de qualités pour construire le réseau sut aussi en assurer le fonctionnement malgré le départ souvent impromptu de nombre de maîtres.

Après avoir passé la main à l'heure d'une retraite bien méritée, il continue à gérer les intérêts de l'Alliance et à la représenter auprès des autorités marocaines. Le temps libre ainsi dégagé lui permet de retrouver plus souvent ses enfants et petits enfants installés en France. Mais Elias Harrus a consacré l'essentiel de ses journées à préserver plus d'un siècle d'histoire. Travail d'archiviste dans un premier temps, trier, classer les milliers de papiers : lettres, circulaires, documents administratifs, la mémoire d'une communauté aujourd'hui dispersée aux quatre coins du monde. Ce trésor répertorié devient ensuite la base d'une série de fiches individuelles où est reconstituée la carrière des " missionnaires " de l'Alliance, ces hommes et ces femmes qui ont consacré leur vie à ouvrir aux nouvelles générations les portes de la modernité dans la fidélité aux valeurs du judaïsme. Les archives en question ont été transférées au siège parisien de l'Alliance, et dans la limite des questions de confidentialité, seront accessibles aux familles et aux historiens.

Deux ouvrages suivront : L'Alliance en action et Témoins associés à l'œuvre de l'Alliance au Maroc (éditions du Nadir), références incontournables pour tous ceux qu se pencheront sur l'histoire du judaïsme marocain. Mais le talent le plus original de ce mémorialiste est probablement son œuvre de photographe ethnologue. Il a très tôt compris qu'il convenait de garder le souvenir pictural d'un monde qui s'effaçait. Ces images dont plusieurs dizaines ont fait l'objet d'expositions au Maroc, en Israël en France et aux États-Unis viennent d'être remises à la bibliothèque de l'Alliance qui s'est engagée à en assurer la sauvegarde et la diffusion. Il s'agit d'un ensemble de 23.000 images à bien des égards exceptionnelles, souvent les seuls témoins survivants d'un judaïsme marocain aujourd'hui disparu.

Bon sang ne saurait mentir. Le jour où Elias Harrus remettait officiellement sa collection de photographies, son fils Michel déposait à la bibliothèque un exemplaire de son travail de D.E.A., soutenu en 2003 à la Sorbonne nouvelle. Sous le titre La Femme dans les romanzas y cantigas sefardies (corpus de cent quarante textes),

Michel Harrus analyse le discours sur la femme et donc sa place dans la société séfarade, à partir de chansons ou de romances amoureuses. Ce genre, moins savant que celui de Romances plus érudites, présente l'avantage d'avoir été mieux préservé et enregistré sur de multiples recueils.

* Le livre de P. Flamand est en vente à la bibliothèque de l'AIU.

Le départ à la retraite d'Elias HARRUS

Elias Harrus.

Photo1: Elias Harrus en 2004

Photo 2: Dans le bureau de la délégation marocaine de l'Alliance Israélite Universelle, dont il est le directeur honoraire 2004.

Photo 3: Elias Harrus entouré de ses élèves, à l'Ecole Agricole de l'Alliance - Marrakech, Toubishbat 1952.

Photo 4: L'instituteur Alfred Goldenberg (à gauche) et l'ethnologue Pierre Flamand (à droite) dans le bled (Haut Atlas), vers 1945

Photo 5: Elias Harrus (z"l) 1919 - 2008, enterré au cimetière israélite de Casablanca.

M. Elias Harrus, illustre figure de l'Alliance dont il fut de longues années délégué général au Maroc, a également des talents de photographe et en quelque sorte d'ethnologue, comme en témoignent ces clichés qui, avec des centaines d'autres, constituent sa collection dont une partie a été exposée récemment dans différents musées à Paris, à Rabat, aux États-Unis et en Israël.

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