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"Alyah" d'Éliette Abécassis

Publié le 07 juin 2015 par Francisrichard

Survenant après le martyr d'Ilan Halimi à Bagneux en 2006,  après le massacre à l'école Ozar Hatorah de Toulouse en 2012, après la tuerie au Musée Juif de Belgique à Bruxelles, au printemps 2014, après les manifestations antijuives à Paris, à l'été 2014, le massacre de l'Hypermarché Cacher à Paris le 9 janvier 2015 a été vécu comme un ultime traumatisme par la communauté juive de France.

Dans son dernier livre, Alyah, Éliette Abécassis, raconte ce traumatisme, tel qu'il touche Esther Vidal. Il n'y a pourtant pas plus française qu'Esther. Elle est née en France et elle enseigne le français à l'école publique:

"Mes photos de famille à moi sont celles des livres. Pourquoi lit-on? Pour se construire une mémoire collective, une mémoire commune. Un terreau imaginaire, un pays virtuel. Une mythologie intime et collective."

Elle aime la France de manière charnelle (la généalogie prouvera qu'elle est même plus française que bien d'autres) et intellectuelle:

"Je me souviens de la Normandie par Jules Barbey d'Aurevilly, de la Bretagne par René de Chateaubriand, de la Provence par Marcel Pagnol. Le Lys dans la vallée, c'est mon adolescence. Les arbres, les fleurs, les grandes prairies, tout cela me ravit lorsque je vais en Touraine."

Elle ajoute, plus loin: "Le jardin de France est un endroit apaisant, avec ses petits ponts de pierre et ses demeures bien défendues, ses vallées, ses vignobles, sa quiétude à nulle autre pareille."

C'est pourquoi Esther ne comprend pas le rejet dont elle est l'objet de la part de certains de ses élèves pour la seule raison qu'elle est juive. Quand elle visite sur Internet certains sites antisémites, dont l'antisémitisme se dissimule souvent derrière un antisionisme alibi, elle est profondément blessée:

"Il y a quelques années, j'étais sereine, légère. Il y a quelques années, je ne me savais pas en exil sur ma terre natale."

Tout au long du livre, ce traumatisme est présent. Il empoisonne même la vie personnelle de cette jeune divorcée, mère de deux enfants. Car elle fréquente Julien, célibataire, descendant d'un Juste, et Stéphane, marié, juif comme elle. Ce qu'elle dit à propos de La Princesse de Clèves, quand elle le commente en classe ne s'applique-t-il pas à elle?

"Il est plus difficile d'aimer que d'être aimé. Quand on aime, on s'expose à souffrir."

Quoi qu'il en soit, Julien lui fait cette belle déclaration: "Tu ne sais pas quelle importance tu as pour moi. Peu importe que je te voie ou pas, que tu aies quelqu'un ou pas, peu m'importe. Le seul fait que tu existes me ravit et si tu décides de me rejoindre, sache que je serai le plus heureux des hommes."

Quant à Stéphane, compte tenu des circonstances, elle lui demande s'il ne veut pas partir pour Israël: "Faire ton alyah. Ce qui signifie "montée" en hébreu. C'est ça, monter vers la terre promise, celle de nos ancêtres, celle où il est possible d'être juif. Plus qu'un refuge: un projet, un idéal, une réalité maintenant."

Très spontanément, le 11 janvier, Esther a manifesté dans les rues de Paris. Mais elle a ressenti très vite un malaise. Les gens manifestaient pour honorer la seule mémoire des victimes du 7 janvier 2015, celles de Charlie Hebdo:

"Tout d'un coup, je me suis posé la question: "Est-ce que tous ces gens seraient descendus dans la rue si on n'avait tué que des juifs?" "

Les manifestants disaient :"Je suis Charlie", mais ils ne disaient pas: "Je suis juif", comme Yohan Cohen, Philippe Braham, François-Michel Saada ou Yohav Hattab, les victimes du 9 janvier (ils ne disaient pas davantage: "Je suis Clarissa", la victime du 8 janvier...).

A la suite des récents événements et du nouveau contexte, la réponse des juifs de France n'est pas unique. D'aucuns resteront quoi qu'il advienne dans ce pays qui est le leur, d'autres le quitteront pour anticiper un départ qu'ils auront jugé inéluctable. Mais, quelle que soit leur réponse, ils pourront dire:

"Nous ne sommes pas des exilés, nous sommes des errants. L'exilé, loin de chez lui, est en attente du retour, mais le nomade n'est jamais vraiment chez lui, il se promène sur la terre sans idée de conquête, à la recherche d'un endroit différent. Et dès qu'il l'a habité, il lui faut partir ailleurs."

A moins, peut-être, qu'il ne fasse son alyah, non plus seulement spirituellement, mais physiquement, et qu'il ne signe alors la fin de son errance...

Francis Richard

Alya, Éliette Abécassis, 256 pages, Albin Michel

Livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

Et te voici permise à tout homme (2011)

Le palimpseste d'Archimède (2013)

Éliette Abécassis parle de son livre sur le site d'Albin Michel:


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