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Pense-bête(s): l'homme sans étiquette

Publié le 19 juin 2015 par Jean-Emmanuel Ducoin
Nous voudrions ne donner qu’à lire. Mais cela n’impressionne plus guère.
Passé. Dans notre rêverie imagée – où Julien Gracq croiserait un Maurice Blanchot qui lirait du Paul Valéry en écoutant du Brassens –, nous cherchons l’air à grandes bouffées comme si nous voulions aspirer le soleil de notre enfance tout en essayant de répondre à l’un des sujets du bac philo de cette semaine: «Suis-je ce que mon passé a fait de moi?» Nous sommes tous semblables. Forts en apparence, jamais avares de représentation pour nous conjurer nous-mêmes ; faibles à l’intérieur ; toujours à la merci des soubresauts tempétueux qui animent nos tourments dans le déroulé des jours en fuite. Creuser le passé, c’est creuser l’imagination. Marteler l’actualité, c’est marteler les consciences. Demander comment va le monde, c’est demander l’impossible. Et puis déchiffrer la langue, inlassablement, c’est déchiffrer notre propre mystère…
Chacun voudrait se regarder dans un miroir, y découvrir encore l’entr’aperçu d’un soi-même à peu près identique à l’idée que nous nous en faisions, fidèle et fier d’avoir maintenu son fil d’Ariane malgré la dissipation des idées – celle que certains voudraient dissoudre dans le bain de l’époque. Notre caméra intérieure ne s’attarde toutefois que sur le visage perdu d’un adolescent trop vite grandi: a-t-il donc les traits de celui que nous avons cessé d’être ? Ou ces traits sont-ils devenus ce que nous devions être vraiment?
Vérité. Dans ce dernier pense-bête avant l’été (l’Humanité des débats s’interrompt jusqu’au 4 septembre), avant les fracas du Tour de France et des festivals alanguis pour les réprouvés de la culture, avant la pause-sans-pause érigée en trêve estivale, nous voudrions ne donner qu’à lire, ce qui n’impressionne plus guère. Par les temps qui courent, dans chaque domaine, le choix du significatif est fonction du degré de présence à l’écran. Les rapports de force sont devenus des rapports d’image. Même les nantis ont épousé les mœurs des paumés, condamnant les représentants des salariés dans le chic bobo. L’ex-gauche caviar façon Jack Lang et Patrick Bruel s’arroge le plouc et le grand-public. Et la droite décomplexée aux manières de cheeseburgers feint l’excellence et la «culture pour chacun» – surtout pas «pour tous» – histoire de mieux se préserver du peuple, le vrai peuple, qui aimerait tant apprendre, si on le lui expliquait avec sincérité et conviction, la différence entre le raisonnant et le résonnant. Regardez à quoi sont contraints nos futurs bacheliers. Un autre sujet de philo nous a énervés: «La politique échappe-t-elle à l’exigence de vérité?» Poser la question, c’est déjà y répondre, n’est-ce pas. Comme si la question même présupposait qu’on doute que la vérité puisse avoir un quelconque rapport avec la politique. Quelle pitié. Alors c’est donc ça, «tous pourris, tous traîtres». Vous direz, et vous n’aurez pas tort, que le couple Hollande-Valls ne montre guère l’exemple côté traîtrise… Après, allez parler d’éthique à des générations qui confondent l’être et l’avoir, et pensent que les parleurs sont forcément des idéologues.
Debray. Sous le titre «Le citoyen, c’est l’homme sans étiquette», longue et passionnante interview de Régis Debray dans Marianne. Le philosophe et médiologue conjure la France, donc les Français, à ne pas rentrer dans le rang, à refuser d’entrer «dans le troupeau Occident», car, dit-il, «c’est quand la France a risqué d’être seule, quand elle a fait éventuellement la politique de la chaise vide, qu’elle a été entendue par tout le monde». Et il précise sa pensée: «L’école doit s’affirmer comme une contre-société. (…) Le rétrécissement du vocabulaire, le diktat du court terme, l’ère de la com’, tout cela met la pensée au rancart. (…) Un intellectuel, ce devrait être un ennemi de l’intérieur, le traître à sa tribu.» Rajoutez des points d’interrogation et vous comprendrez que ces trois phrases auraient mérité de figurer au bac philo.
 [BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 19 juin 2015.]

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