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Paroles de bénévoles : Pauline voit la ville en pause

Publié le 23 juin 2015 par Asse @ass69014555

Paroles de bénévoles : Pauline voit la ville en pauseDurant six semaines, les étudiants du séminaire " Rendre Visible " de l'école d'architecture de Paris Val de Seine, dirigé par Elisabeth Essaïan, avec André Del et Sandra Ancelot, ont participé à une maraude aux côtés de nos bénévoles. Paroles de bénévoles à Pauline, qui voit la ville en pause et nous a accompagné le 11 avril dernier.

La participation à la maraude au sein de l'association " Entraides Citoyennes " a permis de prendre conscience de plusieurs aspects concernant le comportement et l'occupation des sansabris dans l'espace urbain. La maraude fut une expérience très difficile humainement mais également très riche. Elle m'a permis de comprendre certaines " utilisations " de la ville qui ne sont maîtrisées ni par les architectes, ni les urbanistes, ni les politiques.

D'une part, comme nous avions pu l'aborder au travers des études réalisées par l'APUR, la nature des sans-abris est très variée. Lors de la maraude, nous avons pu croiser des personnes âgées ou jeunes, des étrangers d'origines différentes, des personnes seules, des couples ou des familles... Ce qui a été frappant, c'est également leur réaction vis à vis de leur propre situation. Certaines personnes m'ont étonnée par le pragmatisme avec laquelle elles la vivaient. Certains sans-abris, souvent les plus âgés, n'exposaient pas leur misère et semblaient se contenter sereinement de ce qu'ils avaient, à savoir des vêtements, des chaussures et la possibilité d'avoir un repas chaud. Ces rencontres m'ont beaucoup donné à réfléchir personnellement.

Une rencontre a été particulièrement plus marquante que les autres, bien que je me souvienne de chaque personne que j'ai pu croiser. Il s'agissait d'un vieil homme à la rue depuis très longtemps. Malgré le peu d'affaires et de biens qu'il transportait, il semblait se contenter de ce qu'il avait. Les journaux que les bénévoles lui apportent chaque semaine lui suffisent pour observer et comprendre des situations très précises du monde. Bien que sans-abri, il n'est pas entièrement désocialisé et déconnecté de l'espace dans lequel il vit. Il avait une connaissance de l'espace qui l'entoure très précise, qu'elle soit spatiale ou sociale. Le regard qu'il portait sur la ville était à la fois personnel, précis et réfléchi. Ce type de rencontre est très enrichissant pour nous futurs architectes, car ces analyses donnent à voir des caractéristiques de l'espace urbain qui sont en général insoupçonnées.

Pour ma part la maraude même s'est déroulée sur le secteur des boulevards Magenta et Sébastopol. Sur ce terrain j'ai pu prendre conscience de la réalité de l'occupation de l'espace public et des rapports qui s'instaurent la nuit. Ce qui n'apparaît pas dans le rapport de l'APUR mais est frappant sur le terrain, c'est la grande différence qui existe entre l'occupation diurne et nocturne. Les espaces publics sont en réalité très peu occupés la journée. La nuit, comme j'ai pu le remarquer, de nombreux interstices plus ou moins importants deviennent des lieux de refuge et d'installation. Les retraits des vitrines, les abris de bus, les seuils de commerces, porches, passages couverts sont annexés et occupés le temps de la nuit. Cela donne l'impression qu'une sorte de roulement implicite s'installe pour ce qui est de la pratique et l'occupation de l'espace public.

Tandis que la journée, l'espace urbain supporte les déplacements, les mobilités et est en constant mouvement, les soirs l'espace se fige. Dès lors que les populations " actives " sont rentrées, l'espace fait place à des populations qui s'installent fixement pour la nuit et permettent de mettre l'espace urbain comme en pause. L'exemple parfait pour illustrer ce propos et l'occupation des arrêts de bus dès lors que le service est terminé. Certaines installations insolites sont vraiment intéressantes à constater car elles témoignent d'une réinterprétation de l'espace urbain. Les coins, les creux et les rebords que la ville produit parfois involontairement sont détournés ce qui témoigne, que ce soit pour les sans-abris ou d'autres populations, d'une très grande intelligence de l'utilisation de ce que la ville met à disposition, et de transformer l'espace urbain en ressource. Je pense qu'il est d'autant plus intéressant de constater ces phénomènes que nous allons être amenés à dessiner les villes très bientôt.

Enfin, le parcours couvert pendant ma maraude est un secteur relativement fréquenté la nuit. Le boulevard Sébastopol étant un lieu très animé la nuit, le contraste entre ces populations et les sans-abris est très marqué. La proximité est vraiment très forte et met également en évidence l'exposition des sans-abris. J'ai pu me rendre compte que certaines personnes sont très exposées et s'installent dans des espaces à la vue de tous : ils s'allongent à même les trottoirs sur les boulevards très fréquentés ou au ras des façades. Bien qu'ils soient dans le même espace urbain, la rupture entre les sans-abris et les personnes qui font la fête le soir est bien plus forte que la journée. D'autres sans-abris au contraire s'installent dans des espaces reculés, à l'abri des regards et des activités comme des passages couverts ou des rues secondaires. Cette attitude les protège en quelque sorte de la confrontation avec les populations festives qui occupent l'espace la nuit. Sur le terrain, on observe également que les personnes plus reculées disposent d'abris un peu plus établis, bien qu'on ne puisse pas parler de permanence. Mais les installations sont néanmoins plus riches et plus fournies. Elles semblent rester en place la journée et ne se résument pas à une valise qui est transportée tous les jours d'un lieu à l'autre.

Finalement, la participation à la maraude a été très enrichissante tant d'un point de vue architectural que humain et social. La confrontation avec tout type de population, que ce soit des populations sans-abri ou non, reste enrichissante pour nous architectes car elle nous permet de saisir un fragment supplémentaire de la complexité de la ville. Pauline Sabatier


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