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Challenge critique 2015 de l’Aica Caraïbe du Sud : Valérie John

Publié le 25 juin 2015 par Aicasc @aica_sc

L’Aica Caraïbe du sud a proposé un challenge critique  le 10 avril dernier  pour  créer un espace de réflexion, d’échanges,  d’émulation entre critiques et  un espace de valorisation des artistes.

Pour en savoir davantage :

http://aica-sc.net/2015/04/10/challenge-critique-2015-de-laica-caraibe-du-sud/

 Les textes sont publiés les uns après les autres sur le blog tout au long de ce mois de juin  et les résultats seront annoncés en fin juin, le temps pour les membres du jury de se réunir et de délibérer.

Visite de l'atelier d'Ernest Breleur

Visite de l’atelier d’Ernest Breleur

Ainsi soit-il !

« Traces de sacré » dans l’œuvre de l’artiste Ernest Breleur…

« Si je crois en Dieu ? oui quand je Travaille ».
Cette phrase de Matisse cette sorte de profession de foi qui montre en quoi l’artiste peut être un homme dépassé, transcendé par ce qu’il produit j’ai envi d’envisager qu’elle eut été une réponse possible de l’artiste Ernest Breleur à la question que j’ai envie de lui poser.

L’attitude d’Ernest Breleur a été pendant longtemps de vivre retranché, de ne pas donner à voir; comme s’il voulait se regarder voir plutôt que d’être vu, regarder pour se voir regarder 1

Prier en quelque sorte…

« Je suis la plaie Il y a dans tout changement quelque chose d’infâme et d’agréable à la fois, quelque chose qui tient de l’infidélité et du déménagement.2
et le couteau (…)
Et la victime et le bourreau. » 3

Ernest Breleur s’est retranché dans l’introspection. Sorte de chemin de croix que l’artiste s’est infligé. Avec acharnement il explore un peu plus sa solitude, ses tiraillements, ses multiples contradictions. On est dans les années quatre-vingt il s’attaque à la « figure du CHRIST » .

Il a un but mais lequel ?

Pourquoi sommes nous ici ?

Ou quel est ce pas qui nous mène à ce Gouffre tant redouté ?

J’entends Ernest Breleur me répondre toujours une sensation du gouffre, une âme mise à mort…4

Ce Christ a perdu sa tête.
Ce Christ nous tourne le dos.
Ce Christ s’enfonce dans le bleu qui constitue le fond du Tableau.
Ce bleu semble griffé de multiples pigments, comme pour constituer le linceul qui est la pour faire surgir le corps. Une trace délicate qui nous révèle la dimension fragile du sacré.

L’artiste ne fait pas une peinture religieuse.

Friedrich Hölderlin dans un de ses poèmes écrit :
« Car il demeure et apporte lui-même la trace des Dieux enfuis aux abandonnés de Dieu plongés dans les ténèbres ».

Les ténèbres de l’artiste seraient- ils BLEU ?
Un Bleu qui charrie des histoires. Les histoires symboliques de la religion catholique et les mythologies du monde noir.

Ce christ est ce un substitut de l’artiste ?

Être peintre n’est ce pas chaque fois mourir quand on est à la recherche de sa propre singularité. Être peintre quand on est pétri de cette culture-histoire-de-l’art occidentale, alors que l’on souhaite construire une œuvre comme un acte de présence.

Ernest Breleur travaille des années hors du monde mais en phase avec LA PEINTURE.

Ce double Je…

Le Peintre et l’autre lui-même se provoquent, ensemble, ils donnent forme, ils se plongent dans les matières, matière Histoire et matière picturale.

Après sa rupture avec le Groupe Fwomajé, il passe de la Mythologie de la lune, à la Série Grise, de la Série Noire, à la Série des corps flottants de la Série Blanche à la Série des tombeaux et la Série des Christ. Cette différence il la conquière.

Sur la toile un corps…
Énuméré
Passé en revue
Laissé en suspens…
Un corps qui semble pétri dans la terre glaise que constituerait la matière picturale.
Ici, le singulier s’énonce en devenant fragment de pluriel, « le relatif prime l’absolu et le comparatif dit plus que le superlatif. » 5 . L’une de ses préoccupation, l’échelle à laquelle l’être humain figure. Ce qui frappe c’est la grandeur du personnage, perdus dans ce vaste espace et comme capturé par l’artiste à une certaine hauteur.

Le chemin de croix

Ce CHRIST issus de la Série des christs matérialise une expérience, donne une consistance durable à ce qu’il y a d’insaisissable et de fugace dans tout acte de faire, dans tout acte pictural. L’opération consiste à regrouper, par échanges ou redistribution. Nous les regardeurs, gens debout, sommes dans la même position. Le Tableau devient un espace mémoire écrin, chargé, riche. Il nous impose sa vérité son point de vue et nous met dans la position d’ un corps à corps avec l’œuvre. Nous devenons la mesure. Nous nous mesurons, nous affrontons ce Christ qui nous tourne le dos. Nous faisons le chemin de croix avec lui. L’ artiste nous met sur le chemin.

La croix, si elle n’est pas donnée à voir par l’artiste est présente de manière subliminale. La croix est le symbole le plus ancien qui atteste de la mesure, les quatre points cardinaux et de l’ascension auquel le monde de la chrétienté a ajouté la passion du Christ . Ce corps décharné porte en lui sa croix. Il incarne ce supplice. Dans les années 1930 Pablo Picasso ( La crucifixion Boisgeloup, 17 septembre 1932, encre de chine et frottage sur papier, 34 x 51, Paris , musée Picasso.) consacre une série de dessins et un tableau au motif de la crucifixion; il déshumanise ce corps jusqu’à en faire un assemblage d’os.

Du corps il ne reste qu’une fragile charpente chez Ernest Breleur.

La verticale et l’horizontale sont dessinées en nous.

Les nerveuses touches de pinceau, à la fois couleur et dessin, construisent une sorte de griffonnage d’où le corps surgit. Le Christ émerge d’une infinité de traces lutte à mort, collage de morceaux de carte de géographie, peinture, dessin que l’artiste semble pratiquer de manière simultanée avec une application comme si le doute s’érigeait en méthode.

De repentir en repentir,

Ernest Breleur semble remettre en question les fondements mêmes de la peinture, sans jamais douter de la valeur de celle-ci mais comme le moyen d’approcher ou de saisir un peu plus sa propre pratique… Entre le silence qui domine et le cri qui semble contenu dans l’ensemble une certaine violence apparait. Il n’y a pas de volonté de nous séduire par la couleur. C’est un tableau qui assigne au spectateur sa place. Il nous fait prendre conscience de notre être au monde tout en nous ouvrant les portes d’ un au-delà non défini.

Les traces d’un chemin à venir sont elles là, ici et maintenant…

Valérie John
Juin 2015

1Jean Paul Sartre, Baudelaire, Folio Essais, Gallimard, 1947.
2Charles Baudelaire, mon cœur mis à nu
3Charles Baudelaire, Les fleurs du mal
4Charles Baudelaire, Oeuvres complètes, La Pléiade, t. I, Gallimard
5Michel Leiris, Pierres pour Alberto Giacometti, Paris, L’échoppe, 1991, p.18.


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