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Pasqua, le grognard éprouvé du postgaullisme

Publié le 30 juin 2015 par Sylvainrakotoarison

" Dès lors qu'il n'y a pas dans notre Constitution de pouvoir judiciaire, mais une autorité judiciaire, le souverain est et reste le peuple ! C'est bien en son nom que la loi est votée par ses représentants au Parlement. " (novembre 2008).
Pasqua, le grognard éprouvé du postgaullisme
Dernière petite réjouissance de retraité, Charles Pasqua s'était donné le malin plaisir, malgré son grand âge, d'assister au dernier congrès de l'UMP le samedi 30 mai 2015 qui a vu se transformer l'ancienne UDR, devenue RPR le 5 décembre 1976 par son doigté d'apparatchik au service à l'époque de Jacques Chirac, en "Les Républicains". À la manœuvre, ce n'était plus lui depuis longtemps mais celui qui fut pendant une quarantaine d'années à la fois un ami, un filleul, un héritier mais aussi un rival, Nicolas Sarkozy.
L'homme qui vient de mourir d'un accident cardiaque ce lundi 29 juin 2015 à l'âge de 88 ans n'était certainement pas l'incarnation de la morale en politique, c'est le moins qu'on puisse dire, mais il est incontestable qu'il avait une réelle volonté de servir l'État, peut-être plus l'État que la France, d'ailleurs, avec ce qu'il y a de troublant dans les supposées "raisons d'État". Véritable colonne vertébrale de l'engagement politique au service d'idées et de fidélités.
Député de juillet 1968 à avril 1973, député européen de juillet 1999 à juillet 2004 et sénateur pendant plusieurs décennies (de septembre 1977 à septembre 2011 avec plusieurs interruptions), très influent président du groupe RPR au Sénat (de 1981 à 1993) au point d'avoir failli remporter la Présidence du Sénat le 2 octobre 1992 lors de la succession d' Alain Poher ( René Monory gagna cependant la partie de quelques voix, mais ensuite, les gaullistes lui ont succédé avec Christian Poncelet et Gérard Larcher), Charles Pasqua était en 1974 l'indispensable "homme de main" et homme de nombreux réseaux de Jacques Chirac pour conquérir un parti de vieux barons, aux côtés du duo pompidolien formé par Pierre Juillet et Marie-France Garaud.
Charles Pasqua avait fait sa réputation dans des positions fermes (notamment sur l'immigration, avec ses réformes du droit d'asile et du code de la nationalité), avait voulu terroriser les terroristes, et avait martelé la tolérance zéro à la délinquance. Il fut en toute logique Ministre de l'Intérieur lors de la première cohabitation, entre le 20 mars 1986 et le 10 mai 1988, accepté par François Mitterrand qui avait pourtant mis quelques veto à la composition du gouvernement de Jacques Chirac (comme Jean Lecanuet au Quai d'Orsay). Pourquoi ce accord et même une certaine complicité ? Probablement en raison de son passé de résistant (à l'âge de 16 ans) qui faisait de lui un homme au-dessus de tout soupçon, et en tout cas, un homme de courage et d'engagement.
On a dit de lui qu'il était "l'extrémiste" du ce gouvernement, se taillant un visage intraitable de Ministre de l'Intérieur (posture reprise non seulement par Nicolas Sarkozy en mai 2002, mais aussi par Manuel Valls en mai 2012), prêt à tout pour rétablir l'ordre, mais il fut sans doute l'un des ministres les plus soucieux de ses responsabilités. Il a par exemple été parmi les premiers, au sein du gouvernement, à prôner l'abandon du projet de loi Devaquet en raison des manifestations qui risquaient de dégénérer (il y a eu un mort, Malik Oussékine), au contraire, d'ailleurs, du Ministre de l'Éducation nationale de l'époque, centriste, lui, René Monory.
Pasqua, le grognard éprouvé du postgaullisme
L'échec de Jacques Chirac à l'élection présidentielle du 8 mai 1988 a sonné le glas d'une longue complicité politique entre les deux hommes. Philippe Séguin, l'aile gauche, et Charles Pasqua, l'aile droite, ont formé dès 1990 un courant dissident au sein du RPR qui s'opposait à la ligne tenue à l'époque par Jacques Chirac, Édouard Balladur ...et Alain Juppé, secrétaire général du RPR, ainsi que Nicolas Sarkozy, secrétaire général adjoint du RPR, ligne qu'il considérait trop centriste et trop pro-européenne : " Non, cher Jacques, cher Édouard, non, chez Alain et cher Nicolas, c'est à droite que la bataille se gagnera, et non au centre comme vous le soutenez. " (1988).
Le référendum de ratification du Traité de Maastricht le 20 septembre 1992 renforça l'axe Séguin-Pasqua et son éloignement de Jacques Chirac (il vota aussi contre le TCE le 29 mai 2005). La deuxième cohabitation distribua de nouvelles cartes où les adversaires d'hier devinrent des alliés (Balladur, Sarkozy) et réciproquement (Séguin qui soutenait la candidature de Jacques Chirac).
Le retour au pouvoir de l'alliance UDF-RPR entre le 29 mars 1993 et le 16 mai 1995 fut d'une autre nature qu'en 1986. Édouard Balladur, soucieux de mettre à contribution tous les hommes politiques ayant de l'influence, proposa de nouveau à Charles Pasqua Place Beauvau, ce qui l'a déçu car il aurait souhaité le Ministère de la Défense. Pour ne pas être étiqueté à vie de Ministre de l'Intérieur, il a imposé d'ajouter à son portefeuille l'Aménagement du Territoire ainsi que le titre honorifique de Ministre d'État, aux côtés de Simone Veil (Affaires sociales, Santé et Ville), Pierre Méhaignerie (Justice) et François Léotard (Défense). Son directeur de cabinet adjoint n'était autre que ... Claude Guéant.
Mais revenons à 1983, dix ans auparavant. Nicolas Sarkozy se fit réélire conseiller municipal, au même titre que Charles Pasqua, de la commune de Neuilly-sur-Seine (il en était déjà un élu depuis mars 1977). Quelques jours plus tard, le maire, Achille Peretti, mourut (le 14 avril 1983) alors que Charles Pasqua était soigné dans un hôpital. Achille Peretti fut l'un des créateurs du Service d'action civique (SAC, organisation paramilitaire créée pour lutter contre l'OAS) avec Jacques Foccart et Charles Pasqua. Ne recevant pas le feu vert de Jacques Chirac mais pas non plus de feu rouge, Nicolas Sarkozy engagea une campagne interne au sein des conseillers de la majorité et le 29 avril 1983, il se fit élire à la surprise générale maire à 28 ans, prenant la mairie à la barbe de Charles Pasqua qui était pourtant son mentor politique et le témoin de son premier mariage (avec une nièce d'Achille Peretti).
À partir de là, Neuilly est devenue une base politique essentielle pour Nicolas Sarkozy qui fut à la fois le rival et l'héritier de Charles Pasqua. Héritier comme président du conseil général des Hauts-de-Seine bien plus tard (Pasqua le fut de mars 1988 à mars 2004), comme Ministre de l'Intérieur aussi, mais rival en d'autres circonstances, comme lorsqu'il s'est retrouvé tête de la liste RPR aux élections européennes du 13 juin 1999 après la défection de Philippe Séguin face... à une autre tête de liste, Charles Pasqua, qui mena une liste eurosceptique avec Philippe de Villiers qui a dépassé celle de Nicolas Sarkozy (avec 13,1% des voix).
Pasqua, le grognard éprouvé du postgaullisme
Le 13 mai 1993, la prise d'otage d'Érick Schmitt dans une classe de maternelle à Neuilly-sur-Seine a montré aussi une rivalité dans le traitement de l'affaire. Comme Ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua voulait la plus grande discrétion alors qu'au contraire, maire de la ville mais aussi Ministre du Budget du même gouvernement, Nicolas Sarkozy s'est impliqué personnellement dans cette affaire, prenant même des risques physiques que son collègue trouvait inconsidérés.
Nicolas Sarkozy et Charles Pasqua, deux proches collaborateurs de Jacques Chirac, se sont pourtant retrouvés comme "complices" dans leur "trahison" en faveur de la candidature d'Édouard Balladur à l'élection présidentielle de 1995. Nicolas Sarkozy lui avait susurré dans l'oreille qu'il serait alors appelé à Matignon en cas de victoire, et qu'ensuite, ce serait lui, Nicolas Sarkozy, qui lui succéderait. Édouard Balladur ne devint jamais Président de la République, Nicolas Sarkozy jamais Premier Ministre (c'était pourtant son tour en mai 2002) mais ce dernier fut élu à l'Élysée en mai 2007.
Parmi ce qu'il restera de Charles Pasqua au niveau local, la création d'une université privée (l'Université Léonard-de-Vinci). Et au niveau politique, c'est lui qui initia le concept du "souverainisme" pour s'opposer à l'Europe.
À l'évidence, Charles Pasqua a détenu beaucoup de secrets de la face obscure de la Ve République depuis le début des années 1970. Des affaires judiciaires l'ont parfois condamné définitivement il y a quelques années, mais il n'a jamais rien révélé de ce qu'il savait. Le secret faisait partie intégrante de son sens de l'État.
Cela ne l'a pas empêché d'avoir toujours gardé son indépendance d'esprit, capable de dire crûment ce qu'il pensait quitte à déplaire même ses amis, et il l'exprimait avec une certaine bonhomie dans ses convictions, associée à une grande capacité d'écoute et d'attention auprès des personnes qui le contactaient, et même avec un grand sens de l'humour.
Je ne partageais pas ses idées sur bien des sujets, et en particulier sur la construction européenne, mais il a montré avec force qu'il avait le sens de l'État et qu'il défendait les principes républicains.
Et finalement, aujourd'hui, agir avec le sens de l'État, au-delà des intérêts clientélistes et électoraliste, c'est plutôt rare... Raison de plus pour saluer, comme toute la classe politique, y compris ses anciens adversaires politique qu'il n'avait pas ménagés, la mémoire de Charles Pasqua, du moins sa face apparente à défaut de sa face obscure, celle du républicain conscient de ses responsabilités pour défendre l'État.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (30 juin 2015)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
La mémoire explosive de Charles Pasqua.
Pasqua, ange et démon.
Nicolas Sarkozy.
Jacques Chirac.
Philippe Séguin.
Édouard Balladur.
Alain Juppé.
Pasqua, le grognard éprouvé du postgaullisme


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