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« l’homme qui parlait avec les pierres ».jean malaurie. (3)l’homme du theoreme et l’homme du poeme.

Publié le 06 juillet 2015 par Regardeloigne

Je tiens à remercier chaleureusement J.Malaurie d'avoir montré son intérêt pour ces textes et pour le blog en m'adressant par un geste d'amitié, toute une iconographie originale, en particulier de ses travaux dans l'arctique.

Il va de soi qu'elle n'est pas reproductible sans autorisation.

«  Avant de rencontrer Sakaeunnguaq, (il s'agit d'un chaman)au cours de mes premières études de géographie physique, j'avais été, moi aussi, fasciné par l'univers minéral, cristallin, à ces corps de matière inorganique, amorphe, constitutifs de l'écorce terrestre; c'est la raison pour laquelle j'ai commencé mes classes de géomorphologue en 1945, par des études de pétrographie, avec mon bon vieux maître, Jacques Bourcart, à la faculté des sciences de l'université de Paris, au laboratoire de géologie dynamique et de géographie physique. Nous étions souvent en tête-à-tête; j'étais son seul élève. Je pressentais que c'est par la pierre qu'il fallait commencer mes recherches, et qu'il y a dans la pierre un élément actif de la cos-mogénèse et qui sait? de l'homogenèse. J'avais été fasciné par cette observation d'André Breton : « C'est donc sans les arrêter le moins du monde que les pierres laissent passer l'immense majorité des êtres humains parvenus à l'âge adulte, mais ceux que, par extraordinaire, elles retiennent, il est de règle qu'elles ne les lâchent plus. Partout où elles se pressent, elles les attirent et se plaisent à faire d'eux quelque chose comme des astrologues renversés... » Et c'est en astrologue renversé que j'ai entrepris un itinéraire » J.Malaurie.L'allée Des Baleines P.32

Au début de l'itinéraire de chercheur de J.Malaurie se trouve donc la pierre : elle constituera toute sa vie, son travail scientifique, sa méditation philosophique sur la cosmogénèse, voire sa mystique d'inspiration chamanique.

L'univers minéral, cristallin le fascina dès ses études de géographie physique et dès 1945 (il a 22ans) il entreprit ce qui sera le point de départ d'un voyage initiatique vers l'étude de la vie des pierres et au-delà de la composition de la Terre et de son évolution. Il a renoncé bien vite à préparer Normale Supérieure pour s'inscrire à la faculté de géographie et devenir géophysicien. Au laboratoire de pétrographie de la faculté des sciences, aux stations de Banyuls et de Roscoff, au Muséum où il observe les fossiles, son étude au microscope des minéraux va être le point de départ d'une longue période de recherche de 14 ans et de sa thèse de doctorat d'Etat publiée en 1968 :Thèmes de recherche géomorphologique dans le nord-ouest du Groenland. Cette thèse qu'on ne rappelle pas assez, selon lui, permit de construire sa pensée autour de l'étude de l'écosystème des éboulis qu'on trouve aux versants des falaises groenlandaises. Pour ce faire, conseillé par celui qu'il considère comme son maitre, Emmanuel de Martonne, il va obtenir un poste de géographe physicien dans les expédition de Paul EmileVictor au Groenland (1948/49) (il y ressentit le mépris des sciences dures pour les sciences dites humaines).

Il céda ainsi à ce qu'il appellera « L'appel Du Nord » et au thème qui le hante, le temps. Déjà la lecture au microscope des structures cristallophylliennes et granitiques, la considération des fossiles devait le mener au problème de genèse : géophysique de la terre, paléontologie humaine, intelligence de la naissance de la vie et de son évolution. Plus tard, dans un esprit tout à fait bachelardien, mêlant l'homme de science, l'homme du théorème à celui du symbolique, l'homme du poème, il confrontera, dans la compréhension de la genèse, les facteurs physico-chimiques (température, salinité par exemple, devant mener à la vie )aux mythes primordiaux des Inuits décrivant comment le monde est sorti d'un chaos indifférencié. Comme eux, pour qui le monde est parcouru d'énergie vitale, mais différemment, il sera toujours attentif aux problèmes de l'énergie régulatrice, et comment chaque nouvelle histoire suit la transformation des écosystèmes. C'est pourquoi il participe encore de nos jours aux problématiques sur le réchauffement climatique n'hésitant pas à « secouer «  les institutions officielles qui ignorent toujours que les peuples premiers dans leur histoire et dans leur adaptation traditionnelle auraient beaucoup à dire.

Surtout céder à L'appel Du Nord, partir dans l'arctique, c'est déjà remonter le temps en marchant sur les traces des chasseurs paléolithiques qui avaient franchi le détroit de Bering. (L'homme hyperboréal, étant apparu il y a 10 000 ans sur les bords du détroit de Béring, et il y a 4 000 ans, dans l'Arctique nord-américain et au Groenland)Ce sera aussi sortir des voies de l'académisme universitaire en se mettant à l'écoute des rudes Inuits et de leur « pensée sauvage ».

« Je poursuivais alors, au lycée Henri IV à Paris, les classes préparatoires au concours de l'École normale supérieure. J'étais résolument réfractaire à la collaboration paramilitaire que Vichy désirait entretenir avec une Allemagne nazie, occupante et bourreau de mon pays, et je découvrais que rien ni personne n'aurait pu m'empêcher de l'être. Et c'est alors que, pendant treize mois, j'ai, avec des documents d'identité falsifiés, poursuivi une vie de clandestin, recherché par la police. Dorénavant, j'étais convaincu que mon propre jugement, mes intuitions étaient aptes à construire ma vie ; je commençais à m'appartenir en les suivant ; et j'osais les transformer en actions. Ce fut ainsi que je décidai de m'enfuir « ailleurs » mais, sans doute pour ne scandaliser ni mon milieu familial, ni mon milieu universitaire par ce qu'on appelle, non sans mépris, un « coup de tête », je prétextai un motif en apparence des plus justes : un travail universitaire, une thèse de doctorat d'État.Certes, on aurait considéré plus normal autour de moi que le sujet concernât la Haute-Normandie ou les Basses-Alpes plutôt que les déserts, et plutôt encore la vie rurale que les pierres, mais cette originalité - quoique inquiétante - fut pourtant tolérée. J'étais donc devenu « éboulologue » au Hoggar lorsque je choisis de partir dans les déserts arctiques, en répondant sans hésitation, en 1950, à l'appel du Nord - ce, en prenant d'emblée tous les risques puisque je m'y rendis, sous l'égide du CNRS, à la tête d'une mission solitaire. « Première expédition géographique et ethnographique de la recherche française » à ces hautes latitudes, première entreprise aussi de l'histoire des sciences en géomorphologie nord-groenlandaise, l'aventure était sans soutien financier réel. Elle devait me propulser, surtout, au sein d'une peuplade encore mythique. Au fil des semaines, je pris conscience qu'enfin j'étais seul et décidais seul. En sourdine, je commençais à vivre ma seconde vie ou plus précisément ma « vraie » vie.

Et j'allais mesurer la réalité de cette vraie vie quand je découvris, guidé par l'œil Inuit, l'extraordinaire environnement du très grand Nord dont je n'avais eu qu'un commencement de perception au cours de mon passage dans le sud du Groenland comme géographe des Expéditions polaires françaises en baie de Disko en 1948 et en 1949, désigné par mon maître, Emmanuel de Martonne, de l'Académie des Sciences. Le site d'Ultima Thulé, son incomparable et puritaine beauté, la sévérité même de son climat extrême, puis peu à peu, l'intimité avec les Inuit, allaient me transporter d'allégresse : enfin, j'étais de retour, comme on dit en Occident, « à la maison », ma maison. En vérité, tout se passa, et continue de se passer, avec les Inuit - les Esquimaux polaires - comme si ce que j'avais cherché sans le savoir, avec tant d'obstination inconsciente, je l'avais déjà trouvé. Mon étude des pierres et des processus géodynamiques se transforma en un rite initiatique ; mon travail scientifique, poursuivi pendant plus de dix ans sur ce sujet, s'avérait avoir un sens plus profond ; je découvrais peu à peu que la pierre, ses canalicules, ses labyrinthes, son eau « géologique », vieille de plusieurs millions d'années, dans les roches ordoviciennes, qui colle aux parois de la pierre et lui donne une résonance singulière, étaient à la base même de la religion chamanique ; et toute la nature alentour venait me confirmer la réalité de cette philosophie du sacré.

Et si mes compagnons Inuit se sont si étonnamment intéressés à mon travail d'éboulologue, de géocryologue et de cartographe sur 300 kilomètres d'un littoral d'une Terre dite « d'Inglefield », si mal explorée que je devais y découvrir des fjords inconnus, des caps, des baies, auxquels j'ai même été autorisé de donner des noms et il est désormais à cette latitude un fjord de Paris, un fjord de Martonne. Ce qui est plus mystérieux, c'est qu'il ne fait aucun doute qu'ils ont peu à peu pressenti que ma recherche les concernait à un niveau autrement intime, qui impliquait leur destin. Je réveillais, en quelque sorte, leurs aspirations profondes qu'ils avaient comme enfouies du fait de l'invasion de la modernité, de leur récente conversion au luthé-rianisme. Ils avaient, au plus profond de leur être, honte de trahir des pans entiers de cette pensée chamanique qui avait éclairé toute leur histoire et les avait sauvés de la mort. »  J.Malaurie.Terre Merep.30

Dans ces premières expéditions Il y a découvert des lieux qui joueront pour lui un rôle décisif : l'ile de Disko et la montagne de Skansen  et entrepris une série de travaux scientifiques, relevés cartographiques, hydrologiques et surtout les éboulis : ceux-ci le conduiront dans un tout autre univers, l'hiver 49, puisque missionné par le CNRS, il parcourt le Hoggar à dos de dromadaire, sur 1000 kms de désert souvent à une altitude élevée. Le travail de jean Malaurie, quantifier l'érosion postglaciaire des éboulis en comparant zone humide et sèche(le nord du Groenland,) s'il peut paraitre spécialisé comme toute recherche scientifique s'avéra pourtant novateur dans une discipline naissante la géomorphologie.

« Skansen... une adéquation de réflexions de géodynamique et de bribes de sensations. [...] Deux univers me sollicitent : la mer si présente, et je ne cesse de penser au déluge [...], Nuna, la Terre, émergée des eaux. Surgissent les forces ignorées de la genèse et des âges tertiaires, le métamorphisme, les formidables bouleversements de la croûte terrestre, une tectonique de plaques, des translations accélérées ou retardées qui, comme les vagues de l'Océan, compriment, écrasent, poussent en avant des masses pétrifiées gigantesques. Qaqqaq, la montagne. L'archéen, le précambrien, 700 millions d'années. C'est ce terrestre pétrifié et convulsé que ma pensée ne cesse de questionner. » Jean Malaurie Hummocks.1.Terre Humaine

Il finira par démissionner des expéditions Paul Emile Victor, fin 1949, parce que leur cahier des charges excluait l'étude des populations, comme si l'arctique était l'antarctique .Ce fut pour se lancer dans une aventure qui pourrait paraitre insensée. ayant soumis une programme de recherche géographique et ethnographique au CNRS, son projet était de partir seul dans le nord du Groenland : région interdite par les danois parce que territoire des inuits, qu'il s'agissait de préserver de tout contact ; d'où une autorisation surprenante qu'il reçut de manière non moins surprenante, des mains d'un touareg en plein Hoggar !. N'ayant que six mois de crédit il dut apprendre la langue (il s'obligeait chaque jour à assimiler un nombre donné de mots qu'il essayait ensuite dans la conversation ) et partager le mode de vie des esquimaux(nourriture, vêtements, traineaux à chiens etc... Il passera ainsi « de la pierre à l'homme ».

L'homme nomade marche et en marchant, il pense l'espace. Penser l'espace c'est- dire que d'une part nous l'habitons et aussi que nous nous y orientons et le parcourons .Ce qui parait idée simple, un espace d'habitation et un espace de mouvement est peut-être fondamental parce que renvoyant à deux modalités de « l'être au monde ». Le psychomotricien Benoit Lesage, (Naître A L'espace. Enfance Et Psy n°33°) y voit deux imaginaires et deux styles artistiques différents (ainsi l'art de aborigènes du désert australien peint –il des itinéraires et des cartographies mentales).Il s'appuie sur l'œuvre de Leroi-Gourhan pour qui l'obsession humaine est d'organiser un temps et un l'espace humain et donc d'abord de le symboliser (ainsi les gravures rupestres). L'aménagement de l'espace se serait fait selon l'auteur par deux modes différents ; d'une part échapper au chaos extérieurs par l'habitat, être au monde du sédentaire qui construit un espace rayonnant et à partir de celui-ci, par cercles successifs, augmente ses pouvoirs sur l'espace et les limites du connu ; mode d'être différent de la spatialité des chasseurs cueilleurs, lesquelles parcouraient l'espace en le reconnaissant par une perception dynamique et y mettaient de l'ordre en le nommant par des récits et des mythologies axées sur le trajet et les itinéraires.

 « La géographie des perceptions rappelle que la géographie est affaire d'hommes, qui vivent leur rapport à l'espace en fonction de leur sensibilité, de leur histoire et de leur psychologie propres. Elle s'est attachée à saisir une représentation individuelle et collective de l'espace autrefois négligée. La prise en compte de l'expérience subjective dans l'étude des relations homme - lieux constitue une avancée importante dans la compréhension des modalités d'anthropisation des milieux physiques. L'existence de la culture crée en effet le territoire et c'est par le territoire que s'incarne la relation symbolique qui existe entre la culture et l'espace. Le territoire devient dès lors un "géosymbole", c'est-à-dire un lieu, un itinéraire, un espace, qui prend aux yeux des peuples et des groupes ethniques, une dimension symbolique et culturelle, où s'enracinent leurs valeurs et se conforte leur identité." "Le territoire est tout à la fois "espace social" et "espace culturel." "... le territoire fait appel à tout ce qui dans l'homme se dérobe au discours scientifique et frôle l'irrationnel : il est vécu, affectivité, subjectivité, et bien souvent le nœud d'une religiosité, terrienne, païenne ou déiste. [...] Le territoire naît ainsi de points et de marques sur le sol : autour de lui, s'ordonne le milieu de vie et s'enracine le groupe social, tandis qu'à sa périphérie et de façon variable, le territoire s'atténue progressivement en espaces secondaires aux contours plus ou moins nets». BEATRICE COLLIGNON.LES INUIT.CE QU'ILS SAVENT DU TERRITOIRE.L'HARMATTAN.

Notre contact avec le monde se fait donc d'abord par des sensations et des perceptions auxquelles s'ajoutent toutes les représentations mémorielles et conceptuelles qui nous permettent de connaitre et de reconnaitre les objets. Ce monde, pourtant, serait bien « pâle », si nous ne le colorions affectivement par l'imagination. Ainsi un paysage, n'est-il pas un simple espace perceptif ; il est fait aussi de toutes les images, de tous les symboles, des significations analogiques, voire des mythes que nous projetons sur les lieux. L'imaginaire donneur de sens est d'abord celui des formes, (nous avons tous vu des visages dans les nuages ou les rochers) mais il est aussi et plus profondément celui des matières et, comme l'a montré Bachelard, des matières fondamentales, sources essentielles de l'onirisme et des poétiques, l'eau, la terre, le feu et l'air. Des alchimistes aux Philosophes Allemands De La Nature, de Novalis à Jung et plus proche de nous, de Mallarmé ou Valery aux surréalistes comme Breton et Artaud, des courants de pensée ,des poétiques diverses ont ainsi mis en valeur l'existence d'une cosmopoétique où l'homme imaginant entrait en résonnance avec son milieu, la nature, ou le Cosmos rejoignant ainsi les « pensées sauvages » des peuples premiers, Aborigènes australiens, Bushmen ou Inuit, pour qui le monde, le Cosmos n'était pas d'abord un spectacle, mais un Grand Vivant auquel chaque être participe

« En septembre 1967, mon très proche compagnon le chaman Sakaeunnguaq m'ayant entraîné sur la plage solitaire de Kangek, face à Siorapaluk, de l'autre côté du fjord, soudain s'est affirmé devant moi avec une intensité d'homme inspiré. Nous étions en septembre 1967, après les événements extraordinaires de juin 1951, au cours desquels l'US Air Force avait construit la gigantesque base militaire de Thulé au cœur du territoire. Sakaeunnguaq, comme nombre de personnalités inuit, s'est jugé comme libéré des interdits de l'Église luthérienne qui ne l'autorisait pas, jusqu'alors, à vivre son chamanisme traditionnel qui l'avait, comme tous ses aïeux, jusqu'à 1920-1930, animé d'un extraordinaire élan. Il a pris du sable dans sa main. « Ainsi a commencé le monde, après que la mer, qui était universelle, se fut retirée. » Puis il a, de ses doigts forts, fait une grosse poignée. « II y a une énergie, une force, qui de cette poignée de sable, a fait une pierre. Il y a un feu dans Nuna (l'univers terrestre) qui a solidifié ce sable. » J.Malaurie.L'allée Des Baleines

A ce propos, on peut noter que la pierre traverse toutes les cultures et les religions en tant qu'image primordiale ou archétypale .elle est ainsi présente en Egypte ancienne comme pierre d'avant la genèse, tombée dans l'océan primordial pour émerger plus tard sous forme du tertre premier (ainsi des iles alluviales apparaissent elles suite aux crues du Nil) .de même a Héliopolis les divinités primitives qui mettent en marche la création habitent une butte pierreuse le Ben.de la même façon le talmud relate l'alliance entre Dieu et les hommes par la pierre Shetiyyah issue du trône de dieu et jetée dans l'abime pour en faire une fondation du monde là où sera le temple de jerusalemen. Enfin la tradition chrétienne voit la transformation de l'apôtre Simon en Pierre (petros)« « Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église ». En terre d'Islam, la Pierre Noire, dont l'origine est objet de débat est placée dans la Kabaa au centre de la mosquée de la Mecque et fait l'objet d'un rituel pour perpétuer la tradition de Mahomet. Selon la tradition islamique elle serait descendue du Paradis pour indiquer à Adam et Eve où édifier un autel qui deviendrait le premier temple.

Pour les grecs antiques, l'Omphalos que ZEUS aurait laissé tomber sur terre marquait ainsi le « centre du monde », le « nombril du monde » (il s'agirait probablement d'une météorite) ; L'universel (tout ce qui existe) ayant justement la forme d'un cercle la figure parfaite .

Le monde minéral reste ainsi, à l'échelle temporelle de l'homme, symbole d'éternité et donc objet de fascination. En ce sens on peut considérer que la pierre nous parle

« Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. Elles n'intéressent ni l'archéologue nil'artiste ni le diamantaire. Personne n'en fit des palais, des statues, des bijoux ; ou des digues, des remparts, des tombeaux. Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. Elles ne publient pas, gravées en caractères ineffaçables, des listes de victoires, des lois d'Empire. Ni bornes ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans honneur ni révérence, elles n'attestent qu'elles.

L'architecture, la sculpture, la glyptique, la mosaïque, la joaillerie n'en ont rien fait. Elles sont du début de la planète, parfois venues d'une autre étoile. Elles portent alors sur elles la torsion de l'espace comme le stigmate de leur terrible chute. Elles sont d'avant l'homme; et l'homme, quand il est venu, ne les a pas marquées de l'empreinte de son art ou de son industrie. Il ne les a pas manufacturées, les destinant à quel usage trivial, luxueux ou historique. Elles ne perpétuent que leur propre mémoire.

Elles ne sont taillées à l'effigie de personne, ni homme ni bête ni fable. Elles n'ont connu d'outils que ceux qui servaient à les révéler : le marteau à cliver, pour manifester leur géométrie latente, la meule à polir pour montrer leur grain ou pour réveiller leurs couleurs éteintes. Elles sont demeurées ce qu'elles étaient, parfois plus fraîches et plus lisibles, mais toujours dans leur vérité: elles-mêmes et rien d'autre. »…

« J'ai beau m'assurer n'avoir devant les yeux que des traînées irrégulières dont les ondes azurées traversent la stupeur de l'agate comme enregistrement de sismographe ou de baromètre affolé : elles en éclaboussent très haut, presque jusqu'à l'écorce du nodule, la transparence d'hydromel ou d'urine. J'ai beau identifier dans les broussailles noires qui foisonnent au bas du minéral de très communes dendrites de manganèse étalant leurs feuillages banaux. Au moment où je réduis les unes et les autres à leur être chimique, au cours de cette opération même, malgré moi j'y distingue des pans de clarté polaire qui font tomber la lumière d'une avare réverbération sur des lichens d'encre, sur une végétation poussive, chétive, essoufflée par les rafales et calcinée par le gel. Sans doute n'est-il pas de figures complètement muettes. » (p. 80-81)

« Écritures des pierres : structures du monde. La vision que l'oeil enregistre est toujours pauvre et incertaine. L'imagination l'enrichit et la complète, avec les trésors du souvenir, du savoir, avec tout ce que laissent à sa discrétion l'expérience, la culture et l'histoire, sans compter ce que, d'elle-même, au besoin, elle invente ou elle rêve. Aussi n'est-elle jamais à court pour rendre foisonnante et despotique jusqu'à une presque absence. » Roger Caillois l'Ecriture Des Pierres

A suivre.

 


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