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« l’homme qui parlait avec les pierres »jean malaurie(4) l’homme du theoreme et l’homme du poeme

Publié le 07 juillet 2015 par Regardeloigne

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Pour faire écho à R. Caillois, on peut dire que, si la pierre « nous parle » c'est, en dehors des mythes et des religions, dans un autre domaine celui de la poétique. Anne Gourio dans son ouvrage « Chants De Pierre » retrace ainsi toute une archéologie et toute une symbolique du sens d'exister autour de l'image fondamentale du minéral. Elle bâtit son texte autour de l'opposition entre la pierre précieuse, le joyau, archétype culturel jusqu'au symbolisme, et la pierre brute marque du désenchantement à partir du 20ème siècle.

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Dans la vision médiévale d'un monde analogique où la nature portait le signature du divin, la pierre élément privilégié de la tradition ésotérique, y était à la fois guérisseuse ou miraculeuse. Les gemmes, le cristal en correspondance avec l'étoile) furent par ailleurs le symbole de l'idéal, d'une perfection visée dans le creuset de l'alchimiste et dans la pensée romantique ou symboliste. A l'inverse, la laïcisation progressive de la société entraina le questionnement de la vision d'un monde chiffré, source du poète inspiré. L'Etoile et son correspondant le joyau firent place à la pierre brute. L'auteur fait jouer un rôle particulier à Mallarmé et à Valery dont les œuvres marqueraient un tournant et le crépuscule du symbolisme : ainsi pour Mallarmé dans le Coup De Dés, le roc n'est plus qu'un  « faux manoir tout de suite évaporés en brume et qui impose une borne à l'infini ». Et si Mallarmé célèbre la pierre précieuse, ses reflets, ses miroitements ne sont plus que ceux du vers seul, qui la spiritualise.

Solitude, récif, étoile

Nuit, désespoir et pierreries.

  

A l'encontre, la pierre brute devient au début du 20ème le signe de la « mort du divin », « expression privilégiée d'une nouvelle assomption de la matière, d'une aspiration à la simplicité élémentaire, et d'une déshérence du sens », par sa factualité non-signifiante .Ce fait serait renforcé par les découvertes des préhistoriens et l'intérêt qu'ils suscitent : on s'y trouve plongé dans l'immémorial par une datation qui rend dérisoire notre temps historique .« La pierre, « venue du temps / Où elle n'avait qu'elle-même /Pour compagnie »(Guillevic), incite en même temps à une méditation sur l'origine et au questionnement sur la réalité de notre empreinte dans le monde

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Du simple galet (Sartre, à l'encontre du chaman de jean Malaurie, y voyait l'indifférence de l'en soi et la Nausée d'exister, pour un sujet de trop dans le monde, sans légitimité d'y être), jusqu'aux canyons, déserts ou falaises de pierre, le minéral, la pierre brute est d'abord le signe tangible de notre absence possible , de l'absence de toute vie possible. Ainsi ce passage de la Nausée : «Maintenant je vois; je me rappelle mieux ce que j'ai senti, l'autre jour, au bord de la mer, quand je tenais ce galet. C'était une espèce d'écœurement douceâtre. Que c 'était donc désagréable! Et cela venait du galet, j'en suis sûr, cela passait du galet dans mes mains. Oui, c'est cela, c 'est bien cela: une sorte de nausée dans les mains.

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L'espace de pierre serait alors celui du chaos désertique, de la mort, du vide de soi dans une éternité fossilisée. Les anachorètes du désert y recherchaient le mort de tout désir. .

« Champs de pierres, sables, rochers sont autant de manifestations d'une terre «pelée», écorchée, qui a perdu sa couverture végétale, le manteau de son biotope, qui sépare les profondeurs du sol du ciel. Le minéral c'est à la fois la trace d'une violence, celle qui par le vent, la pluie, a érodé la terre, l'a mise à nu, et la mise au jour d'une fondation, celle de l'inertie de la matière qui s'oppose aux cycles incessants de génération et de corruption qui caractérisent le végétal et l'animal. Le géologique est inséparable d'une régression vers un proto-espace, vidé du grouillement des formes vivantes

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Comment entrer dès lors en phase avec cette organisation étrange, par quelles voies parvient-on à y déployer l'imagination lithognomique? Un premier rapport sensitivo-onirique se découvre dans la poétique du mouvement de celui qui traverse l'espace minéral et qui s'y enivre de sensations prométhéennes de domination. Ainsi il existe un imaginaire du désert minéral, dont le prototype est celui de la littérature du conquérant. Le psychisme se nourrit alors d'un pathos suscité par l'espace illimité, le vide, qui donnent à sentir l'intensité de la liberté. Celui qui affronte le minéral en héros y trouve le ressort donné par la solitude, l'élan provoqué par l'absence d'êtres vivants. Mais il ne fait alors que traverser l'espace, s'étourdir à sa surface, en suivant les lignes droites des chemins qu'il a préalablement dessinés pour en sortir à nouveau.

Mais on peut aussi pénétrer et s'installer d'une autre manière dans le monde minéral, ce qui va faire naître un autre rapport au monde. Faire halte dans l'univers des pierres, s'y retirer, c'est à l'inverse se défaire de toute volonté humaine, éprouver jusqu'à l'oppression un espace informe, chaotique, un vide angoissant qui vous fait perdre tous les repères intérieurs. L'espace des pierres et du désert nous fait alors approcher de la mort, de la minéralisation, de la décréation de soi. Le reflux de la vie extérieure s'accompagne d'une hémorragie de la vie intérieure. On se vide, on s'éternise dans la morne répétition, on se fossilise.

En ce sens, l'univers géologique est l'opposé de l'univers végétal et animal, c'est-à-dire des manifestations de la croissance, de la fécondité, de la vitalité. L'expérience du milieu minéral nous confronte à une dénudation de la nature, à l'inversion des formes du vivan »tPierre Wunenburger.Le Désert Et L'imagination Cosmopoétique

 

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On comprend mieux que l'ascèse intellectuelle et structuraliste, telle que la formulera Lévi-Strauss soit d'abord celle d'un géologue lisant l'éternité de la structure dans un paysage sans présence de l'homme et comme le dit Tristes Tropiques ,où on y découvre un « Maitre Sens » dans les parois abruptes, les éboulements, la consistance des débris rocheux, témoignages de la trace archaïque de deux océans et ce loin « des spéculations agricoles,des avatars de l'histoire et de la préhistoire ».

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« L'intérêt croissant du siècle pour l'élément minéral ne s'éclaire, de fait, que s'il est replacé dans le contexte d'une mise en question radicale du sens, et rapporté au topos culturel et littéraire de la « mort de Dieu », tout droit issu de la fin du XIXesiècle. La pierre se retrouve bientôt au cœur de la tension travaillant la représentation analogique de la nature, elle qui, dans ses avatars précieux, hérite de la tropologie médiévale des gemmes fondée sur le dialogue des éléments et le principe de la double correspondance, elle qui porte, par ailleurs, un abondant héritage sacré : élément privilégié de la tradition ésotérique, la pierre, qu'elle soit guérisseuse ou plus largement miraculeuse, s'est longtemps montrée le débouché de Dieu sur terre. Dans ces conditions, c'est sur elle que se fixe la crise de la justification au XXesiècle, c'est elle qui cristallise le « retrait du divin » hérité d'Hôlderlin. Règne de l'épars, du discontinu et du discret, la pierre brute, obstinément rétractée sur elle, se dérobe à tout échange et brise la possibilité d'un dialogue entre les éléments : sa brutale factualité l'impose comme résolument non signifiante. N'est-elle pas du reste l'élément privilégié vers lequel se porteront les philosophes de l'« absurde », elle qui devient, pour Camus, le protagoniste principal du Mythe de Sisyphe, et celui d'une « philosophie du minéral » restée à l'état de projet ? ».Anne Gourio. Chants De Pierre. Ellug. Ateliers De L'imaginaire.

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Pourtant les peuples premiers qui y vivaient ou y vivent encore, ont une toute autre vision du monde minéral ,celle qu'on peut qualifier de géopoétique où la multisensorialié, le toucher joint à la vue et à l'ouïe, décèle , les signes, les traces les visages, les paroles d'un grand vivant .Ainsi un monolithe du désert rouge australien n'est pas pour l'aborigène la plénitude d'une éternité figée face à la solitude du « pur soi » extérieur mais bien la trace réelle d'une présence vivante quoiqu'existante dans la dimension du Rêve ;celle du Grand Ancêtre qui a tracé les pistes qu'il doit suivre et qui lui donnent son identité.

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La cartographie imaginaire du chasseur nomade, qu'il projette de nos jours dans l'art pictural, est bien une connaturalité, un « chiasme perceptif » selon le mot de Merleau-Ponty :le paysage se lit comme autant des traces d'itinéraires mythique où il se reconnait, qui fonde son identité clanique en liaison avec le Grand Ancêtre –Totem qui a créé le paysage par ses déplacements et a laissé derrière lui les germes, les « esprits enfants » qui présideront à de nouvelles naissances. L'aborigène les déchiffre par ses schèmes mentaux et les chants traditionnels qu'il a mémorisé , à l'instar du chasseur qui dans la trace d'un animal y lit un monde de virtualités inconnues de nous, comme la taille ,le poids le sexe où la date du passage.

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De même, les Inuits allient tout un savoir cynergétique et géographique relatifs aux déplacements aux écosystèmes, à la toponymie à une pensée magique qui imprègne leur perception du territoire mêlant l'observation la plus fine aux récits mythiques et aux rêves censées produire des effets dans le réel. La toponymie inuit suggère l'idée que l'espace est relation. Sa mise en ordre passe d'abord par le repérage des itinéraires qui vont relier entre eux les lieux du territoire et traverser des aires d'extension limitées. Les lieux sont perçus comme disposés le long des itinéraires, parfois à la croisée de plusieurs itinéraires, ce qui leur confère alors une fonction de carrefours qui leur vaut d'occuper une place plus grande dans l'image mentale du territoire.

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«  Dans la forêt équatoriale ou dans le Grand Nord, dans les déserts d'Afrique australe ou du centre de l'Australie, dans toutes ces zones dites « marginales » que, pendant longtemps personne n'a songé à disputer aux peuples de chasseurs ' c'est un même rapport aux lieux qui prédomine -L'occupation de l'espace n'irradie pas à partir d'un point fixe mais se déploie comme un réseau d'itinéraires ,marqué des haltes plus ou moins ponctuelles et plus ou moins récurrentes. Socialisé en tout lieu parce que parcouru sans relâche, l'environnement des chasseurs-cueilleurs itinérants présente partout les traces des événements qui s'y sont déroulés et qui revivifient jusqu'à présent d'anciennes continuités. Traces individuelles, d'abord, façonnant l'existence de chacun d'une multitude de souvenirs associés : les restes parfois à peine visibles d'un camp abandonné ; une combe, un arbre singulier ou un méandre rappelant le site de la poursuite ou de l'affût d'un animal ; les retrouvailles d'un lieu où l'on a été initié, où l'on s'est marié, où l'on a enfanté ; l'endroit où l'on a perdu un parent et qui, souvent devra être évité. C'est également la fonction des cairns que les Inuit édifient dans l'Arctique canadien. Signalant un site autrefois habité, parfois une tombe, ou matérialisant des zones d'affût pour la chasse au caribou, ces monticules de pierre sont édifiés de manière à évoquer dans le lointain la silhouette d'un homme debout; leur fonction n'est pas d'apprivoiser le paysage, mais de rappeler des parcours anciens et de servir de repères pour les déplacements présents »Philippe Descola . Par Delà Nature Et Culture. Gallimard.

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Dans les mythes inuit, la terre à l'origine était une, mais le destin de l'homme est d'assister et de s'adapter à sa fragmentation progressive. Dans le brouillard matriciel des Origines, le cosmos n'était pas prisonnier de formes immuables, figées à jamais. Tous les êtres pouvaient se métamorphoser, jonglant entre l'animal , l'humain ou le minéral: c'était le temps primordial de l'indifférenciation où toute fracture ontologique interrègne était proscrite.

 

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Conséquence de l'indistinction primitive, règne encore l'imprécision et le chevauchement des frontières, entre les mondes , humains, animaux ou minéraux, masculin et féminin, le monde des vivants et celui des morts, le monde des humains ordinaires et celui des grands esprits, le monde visible et le monde invisible. Le passage d'un ordre de réalité à un autre constitue un élément fondamental des représentations inuit et des pratiques chamaniques On retrouve ici ce qu'on a pu appeler un imaginaire « cosmophore »  une perception originaire, préréflexive, d'où sont expulsées toutes les frontières, et les différences substantielles ; un imaginaire qui sera chez nous celui de Bachelard ou d'Artaud où cosmos et sujet ne font qu'un par la médiance d'un corps connaturel aux formes extérieures, et où les formes extérieures accèdent à une texture psychique. Mais il y a pour le Inuits une bonne distance à préserver pour ne pas troubler l'ordre cosmique ou social. Les mythes regorgent de bébés géants/ nains, des êtres mi- animaux, mi- humains, des procréations monstrueuses insistent sur cette bonne distance : le soleil et la lune mythiques qui sont censés pratiquer l'inceste prohibé, provoquent par exemple la peur inuit lors des éclipses.

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Cette indistinction primitive explique l'importance accordée à la pierre dans la culture inuit : elle inspire le chaman ; elle est le fondement qui lui permet d'interroger les esprits, la transe chamanique survenant après qu'il ait frotté deux pierres noires. Le respect de l'inuit pour l'ordre des choses s'étendra au minéral : jamais il ne donnera un coup de pied à un quelconque caillou, parce que selon le principe de l'animisme, la pierre est doté d'une énergie intérieure qui lui donne histoire et apparence.

On peut noter à ce propos que deux systèmes de pensées vont se rencontrer, dans une confrontation féconde, dans l'esprit du géoanthropologue qu'est Jean Malaurie, deux pensées qui pourtant d'une certaine façon disent la même chose. Ainsi la pensée « sauvage » de l'inuit dans son imaginaire mythique et sa « préscience » qui dit que la terre et donc la pierre « os de la terre » est vivante ,qu'elle est animée par des esprits invisibles qui lui donnent sa cohérence interne. La pensée du scientifique qui dans ses travaux sur la gélification parle « d'énergie cinétique supplémentaire » qu'il établit par la mesure,  et qui fait que les pierres se déplacent non seulement du fait de la gravité mais de cette énergie produite par le gel de l'eau et son augmentation de volume qui brisent ou meuvent la pierre.

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Peut être cette confrontation de deux pensées , voire leur complémentarité est elle justement la voie de la sagesse celle d'un G.Bachelard qui inspira justement J.Malaurie.

 

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La sagesse du philosophe champenois c'est d'abord de ne pas croire en une quelconque « mystique de la hiérarchie » des savoirs. Chaque métier (il pense ici à la philosophie , à la science et à la technique) doit avoir sa propre sagesse et n'est pas la panacée .La réponse de Bachelard est en fait éthique : respecter l'homme dans son intégralité et donc le retrouver dans les divers fragments de l'humanité. Pour ce faire il y aurait essentiellement deux voies de l'esprit : la voie diurne et la voie nocturne , la science et la poétique, l'homme du théorème et l'homme du poème.

 

On sait que la pensée scientifique est selon Bachelard une philosophie du Non, une épistémologie non cartésienne qui rompt avec la perception immédiate de la nature pour mettre à la place une pensée de la complexité. Avec Bachelard la nature entre au laboratoire. Ainsi le fameux morceau de cire, cher à Descartes, n'est plus celui qui servait à sceller le courrier et qu'on faisait fondre. il est le résultat de toute une phénoménotechnique : obtenir une goute régulère par une fusion au four électrique et une solidification contrôlée , l'étude aux rayons x produisant des diffractions et des spectogrammes et permettant enfin de saisir les structures profondes qui expliquent les phénomènes de surface comme la capillarité, l'onctuosité, l'adhérence, l'adsorption, la catalyse.

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De même l'étude de la piézoélectricité n'est plus celle souligne Bachelard des rêves de Novalis sur les cristaux de tourmaline vue comme une substance étrange et magique. Pour le physicien les cristaux de la nature sont rarement réguliers. Et il entreprend de fabriquer son cristal pour en faire un cristal »idéal », par une minutieuse séries d »opérations. « Une finalité rationaliste dirige les expériences. Le cristal obtenu dans des techniques aussi étudiées n'est plus seulement une matière pourvue de caractères géométriques. C'est une géométrie matérialisée. Le cristal créé au laboratoire n'est plus vraiment un objet, c'est un instrument. C'est un appareil où s'accomplit une opération »

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De la même façon, il y a chez Malaurie d'abord un homme de sciences, un homme du théorème d'ailleurs très inspiré de Bachelard. En ce sens.il cherchera comme ce dernier, à surmonter l'opposition entre empirisme et rationalisme pour les unir dans une synthèse qui n'existerait pas encore. La première conséquence qu'il en tire c'est que le dogmatisme académique, l'esprit de système, les divers réductionnismes, doivent céder le pas à une pensée questionneuse , disant non à tout acquis, parce que toute connaissance est nécessairement partielle et donc partiale.(« toute science a obligation d'errer » dira Bachelard). Ainsi dans ses travaux du Hoggar et du Groenland, mettra-t-il d'entrée en question la pensée établie sur l'érosion qui tirait une loi générale de ce qui n'était qu'observation des pays tempérées.

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La première approche sera donc empirique dès ses études des structures cristallines au microscope puis surtout dans son travail de terrain(il est minutieux dans la notation et la rédaction de ses carnets.).La primauté revient à l'induction qui entraîne des hypothèses et le rôle du terrain est de les valider en même temps qu'il est épreuve de soi. La totalité ne sera plus que le résultat d'une reconstruction synthétique après coup.

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« Décoder ces grilles, lire cette face de la terre en repérant les moindres rides, mais aussi les crevasses et à la faveur d'arrachements de terrain, déceler les emboîtements de pénéplaine, ce que, dans notre discours de géomorphologue, nous appelons des cycles, tel est l'étape initiale du regard géographique.
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Premier géomorphologue dans leNord du Groenland, je m'attarde devant les témoins que sont les fronts altiers de cuestas et les abrupts de falaise ; je recherche les éboulis les plus cohérents ; leurs vastes cônes se déploient au pied des à pics, expriment volumétriquement la force d'érosion d'une période donnée : celle qui me retient dans mon souci de calculer la vitesse d'érosion, dans un temps donné, mesurable. Le post-glaciaire au pléistocène récent, se traduit pendant les 8 000 dernières années, parlé 000 passages gel-dégel et dégel-gel, sans compter les passages incessants diurnes durant la saison printanière et estivale de huit semaines. Les enchaînements géomorphologiques ont leur logique. Les faciès cryergiques, torrentiels, les coupes de terrain franches et vigoureuses, permettent de donner une cohérence au raisonnement. Devant ces immensités majestueuses, je perçois dans un silence glacé assez effrayant, des dizaines d'indices - certains contradictoires -que je reconstitue dans ma pensée et se présente comme un puzzle afin de restituer une longue histoire qui s'achève par ces formes ultimes.

Je ressens devant un tel paysage, ce que Julien Gracq - lui aussi élève de Martonne quelques quinze années plus tôt -, appelle un « fondu-enchaîné », un « paysage graduel », un « paysage-histoire », un « sens » des harmoniques,... », expression de « relations internes », dans une « projection du temps dans l'espace » .JEAN MALAURIE. DE LA VERITE EN ETHNOLOGIE

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Ainsi J.Malaurie dans les terre d'Inglefield et de Washington: toundras peu connues (79°N -> 80°N). dresse une carte à la planchette, cherche les angles, remonte en traineau la banquise pour suivre les courants d'eau gelés. Il ordonne le paysage par la carte, en décèle les lignes de force, les structures : les droites, les courbes, les volumes. Les relevés d'altitude se font aux prix de marche répétées aux sommets les plus élevés « refaisant, chaque jour, le point zéro sur la banquise au niveau de la mer et deux fois par 24 heures si la pression est instable en cette saison intermédiaire d'avril-mai. L'Esquimau qui m'accompagne se met face au vent dominant, pour me protéger. Il a taillé les crayons, placé le papier millimétré sur la table portative en le fixant avec des pinces, et je procède rapidement, mains nues, aux relevés d'angles, ébauchant des esquisses de grands ensembles et perspectives. Oui, c'est un travail considérable »- 

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En ce sens, l'étude des éboulis et la géocryologie s'avérèrent paradigmatiques, permettant on l'a dit de remettre en question les présupposés de l'érosion éolienne . De retour dans la baie de Disko, en juillet-août 1949, accompagné par une équipe de jeunes chasseurs groenlandais, Malaurie y effectue le relevé cartographique (échelle 1/25 000) de la petite montagne de Skansen .Il y cartographie les secteurs à couverture végétale ainsi que les secteurs dénudés, avec l'objectif de récolter les données lui permettant d'apporter la preuve de ses intuitions quant à l'action des agents exogènes sur l'évolution des éboulis. Les pierres éboulées gisent aux pieds des corniches, amoncelées en forme de cône. Elles se calent les unes contre les autres et constituent des amas au précaire équilibre dont le mouvement est l'effet de la force de gravité réduite par les frictions que les pierres exercent les unes sur les autres». Depuis des millénaires, en dépit de leur fixité apparente, les roches subissent un processus continu de transformation, reconductible à l'action conjointe des éléments. Se combinant à la force de gravité, l'action cyclique et incessante des différents agents (eau, glace, vent) érode, fragmente et casse les pierres.
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Détachées de la roche-mère, les roches éboulées se déplacent jusqu'à ce qu'elles atteignent, par le jeu complexe de la compensation des forces et par la loi des grands nombres, un équilibre fragile, fonction du climat ambiant ainsi que de leur propre résistance mécanique.

J.Malaurie va s'attacher dans son étude à un ensemble de phénomènes négligés jusqu'alors : les canicules qui strient la pierre, l'eau qu'elles enferment, les pressions du aux gels ou au dégel. La gélifraction de la pierre, qu'il étudie par une série de mesures met en jeu des phénomènes bien plus complexes qu'on ne pensait,  toute une « vie secrète de la pierre » : rôle de ces canicules, selon la forme et leur taille dans la propagation de l'eau et de la température. Pensée de la complexité : la fragmentation est le résultat de multiple interaction où gel et dégel ne sont pas les seuls facteurs comme on le croyait

Puis je me suis attaché à la pierre, dans son expression organisée, au pied de ces grandes falaises de 400 mètres de commandement : les cônes d'éboulis. Sur ces amas de pierre, avec un rapporteur de fil à plomb et un palmer, couché, allongé à même l'éboulis, je mesurais systématiquement les profils en bas de pente. À la faveur de coupes transversales, dans les éboulis (arrachements, en surface) et de tranchées, ménagées l'été à la pioche et à la pelle, en deux-trois heures, dans les sables, afin d'éviter les interférences du climat ambiant de températures nécessairement plus élevées que le sol gelé, je cherchais à dresser le profil de la section supérieure du sol gelé, à des expositions différentes et dans des textures différentes ; je cherchais en prenant des pierres significatives par leur forme et leur dimension, à percevoir, par leur orientation, le long de la plus grande pente, la dynamique générale de cette masse rocheuse, expression de l'érosion en un temps donné.

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Et c'est ainsi, avec ces basaltes noirs aux formes parallélépipédiques, ces calcaires aux arêtes coupantes, ces granits que j'ai perçu que les éboulis n'étaient pas une masse informe, mais vivante, procédant d'une logique, due à la dynamique de la pente, se traduisant par une ségrégation des pierres de l'amont à l'aval, et latéralement ; mais aussi due aux forces souterraines de solifluxion et des poussées du gel de la solifluxion de la gangue sablo-argileuse. En contrebas de leur masse, j'ai découvert, en effet, des alternances régulières de lits relativement grossiers et de lits de granules ; lit maigre, dans son expression de ségrégation, de lévigation et de percolation ; lit gras, au terme du transport et de dépôt. S'il y a ségrégation, c'est que les matériaux gros et fins sont animés de vitesses différentes.] Je devenais « éboulologue ».

Premières conclusions. L'érosion est lente, aussi lente que je l'avais jugée sur les granits et grès des montagnes sahariennes du Hoggar1 J'avais conclu de même dans le Nord du Groenland, mais avec des chiffres notablement différents, compte tenu de conditions climatiques radicalement inversées : froid au-dessous de 0 °C, de 10 mois, au nord du Groenland ; et fortes chaleurs au-dessus de 20 °C, pendant 10 mois, au Hoggar…..

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…. Une roche gélive, en l'absence d'une possibilité de saturation ou de prise au gel d'une eau en surfusion, réalise soit des formes « ramassées » (granit), soit parallépipédiques (basalte), et les roches éruptives, soit triangulaires dans les calcaro-schiste, le difficile compromis suivant : compte tenu de la pression hydraulique nécessaire pour briser la résistance mécanique de la roche, il faut, les pores extérieurs étant bouchés, suffisamment d'eau pour qu'en cas de gel progressif, celle-ci manque d'espace pour migrer, assez peu toutefois pour que les échanges de température ne soient pas trop retardés 3. Bien souvent, au reste, les galets brassés dans les boues morainiques sont recouverts d'un enduit brun limoneux qui les imperméabilise…..

Dans la nature, la pierre atteint, après avoir été brisée, une dimension limite, pour des températures et une relative humidité données, caractéristique de sa structure qui lui confère comme une immunité relative élastique. Et pour des climats précis, et selon des orientations définies, j'ai déterminé les dimensions caractéristiques par lithologie. Elles figurent dans mon ouvrage de synthèse sur ces recherches ', sous forme de tableaux et pour le Nord du Groenland et le Sahara central, Hoggar.

Exalté par ces opérations qui me donnent l'illusion de la précision, en bordure des torrents, sur le littoral, je mesure, je carroie des espaces définis. Il m'est possible, par l'examen des arrondis, des polissages, des cassures, de déterminer les agents érosifs et même pour les pierres torrentielles ou glaciaires, la distance approximative sur laquelle elles ont été entraînées. C'est ainsi, comme habité et inspiré par ses rythmes paroxystiques de la nature, tout à la fois violent pendant une très courte période et inerte pendant l'hiver gelé, que je mute progressivement de la pierre à l'homme. Mutation de sensibilité, puis mentale….

 

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