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Doit-on vraiment payer la viande plus cher pour aider les agriculteurs ?

Publié le 19 juillet 2015 par Blanchemanche
#agriculturechimique
Thibaut Schepman | Journaliste Rue89

Pourquoi la viande coûte-t-elle plus chère mais rapporte moins aux éleveurs ? Est-ce la faute de la distribution, des industriels ? Hollande a-t-il raison de vouloir augmenter les prix ? Réponses chiffrées.

En France, la viande va mal. La preuve :
  • 10% des producteurs sont au bord du dépôt de bilan selon le ministère de l’Agriculture.
  • Par crainte de la vindicte des éleveurs bretons, Cochonou – traditionnel sponsor du Tour de France et membre du très contesté groupe Justin Bridou – a dû renoncer à une partie de la caravane du Tour.
Doit-on vraiment payer la viande plus cher pour aider les agriculteurs ?
Viandes (Wikimedia Commons)Ce samedi, François Hollande a annoncé des mesures d’urgence lors d’un déplacement en Lozère. Le détail sera connu lundi mais dans son discours le président de la République a surtout demandé aux enseignes des grandes surfaces d’augmenter leurs prix. Est-ce la bonne solution ? Réponses chiffrées.1

Qui reçoit quoi quand on achète de la viande ?


Comment savoir qui touchera quelle partie des 3,36 euros que vous déboursez pour acheter une côtelette ? Pour répondre à cette question ardue, un Observatoire de la formation des prix et des marges a été créé en 2010. Il publie depuis 2011 un rapport annuel très détaillé.Dans sa toute première étude, l’Observatoire révélait que la grande distribution reçoit une bonne partie de l’« euro alimentaire » dépensé par les consommateurs pour de la viande. Exemple avec la « longe de porc » : 55% du prix déboursé par le consommateur revenait aux distributeurs en 2011, contre 39% seulement en 2001.Et depuis ? L’écart s’est encore creusé. Les producteurs de viande bovine et porcine ont subi des baisses de prix de 6% et 8% respectivement en 2014, alors que la part qui revient à la distribution n’a quasiment pas bougé.Doit-on vraiment payer la viande plus cher pour aider les agriculteurs ?
Composition du prix moyen annuel au détail en grandes et moyennes surfaces de la longe de porc (Observatoire de la formation des prix et des marges)2

Qui profite de l’augmentation des prix ?


Depuis 2000, le prix de la viande augmente régulièrement. Mais les éleveurs ne reçoivent pas plus d’argent pour autant.Le premier rapport de l’Observatoire des prix et des marges, toujours lui, indiquait ainsi que le prix moyen du kilo de carcasse bovine acheté aux agriculteurs s’élevait à 2,75 euros en 2011, autant qu’en 2000, alors que le prix du bœuf à la caisse avait augmenté de plus de 23%.L’économiste Philippe Chalmin, l’auteur de ce rapport, rappelait que cela ne signifie pas que la grande distribution augmente ses marges de manière indue :
« Ce que le consommateur a payé en plus correspond à ses exigences propres en matière de traçabilité et de sécurité alimentaire, de facilité d’utilisation des produits aussi, et aux exigences environnementales de la société. Industriels et distributeurs n’ont pas indûment gonflé leurs marges nettes, leurs bénéfices. »
La différence, c’est qu’industrie et distribution ont répercuté la hausse des coûts liés aux nouvelles normes et au goût toujours plus prononcé des consommateurs pour les produits transformés, qui demandent plus de services. Les éleveurs, eux, n’ont pas pu répercuter la hausse de leurs coûts.Et depuis ? L’écart s’est encore creusé. Dans son dernier rapport, l’Observatoire relève que l’augmentation des prix au détail a encore bénéficié uniquement à l’industrie et à la grande distribution en 2014 :
« Pour les produits carnés, considérés globalement au travers des indices de l’Insee, la baisse des prix à la production en 2014 (-6% à -8% selon les produits) s’accompagne d’une hausse modérée des prix au détail (moins de 1%). (...)Ainsi, en aval de la production agricole (industrie, distribution), ces évolutions différentes et parfois divergentes des prix amont et des prix aval ont eu pour effet une amélioration des marges brutes, même en étant parfois assortie d’une baisse des prix de vente. Si l’industrie restaure quelque peu ses marges, le secteur de l’élevage voit ses résultats se dégrader en 2014. »
Pour que l’augmentation à venir des prix de la viande serve aux éleveurs, il faudra donc cette fois qu’elle soit corrélée à une augmentation du prix payé à ces éleveurs.3

Les agriculteurs peuvent-ils produire mieux ?


Mais ce n’est sûrement pas la seule voie. Une étude publiée [PDF] fin 2012 par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) montrait que c’est principalement la hausse du prix de l’énergie qui plombe les exploitations agricoles français.Ce poste de dépenses a crû de 130% entre 1990 et 2009. Pire, explique l’Ademe :
« Le coût de l’énergie ramené au revenu net d’exploitation (rémunération des facteurs fixes de production) est passé de 0,25 à 0,43 euro par euro de revenu net entre 1990 et 2008. Le ratio atteint un pic hors norme en 2009 (0,79 €/euro de revenu net), par combinaison d’une baisse du prix des productions agricoles sur 2009 couplée à hausse du coût des intrants sur 2008. »
Doit-on vraiment payer la viande plus cher pour aider les agriculteurs ?
Charges annuelles par exploitation (Ademe)Cette hausse n’est pas une fatalité. Installé en Bretagne, le Cedapa (Centre d’études pour un développement agricole plus autonome) aide par exemple les agriculteurs à trouver un modèle qui les rende moins dépendants du coût de l’énergie.Ils recommandent notamment du pâturage pour les bovins plutôt que du maïs et du trèfle ou de la luzerne à la place du soja. Appliquée à des exploitations laitières, cette méthode permet de réduire la consommation d’engrais (dont le prix varie avec celui de l’énergie) de 80%, la consommation d’énergie de 30 à 50% mais aussi les achats de nourriture de 50%. Même si l’exploitation produit moins de lait que la moyenne nationale, cette réduction drastique des coûts assure [PDF] un résultat final plus important pour les agriculteurs. En prime, le lait issu de ce système, dit fourrager, est plus riche en oméga-3 et oméga-6.Revenons-en à nous, consommateurs, et aux efforts demandés par le président de la République. En attendant de voir si les sommes déboursées en plus serviront vraiment aux éleveurs, on peut déjà s’entraîner à reconnaître les labels des agriculteurs qui expériment ces modèles plus durables et plus rémunérateurs, et manger des produits moins transformés. Ça évite de manger de la merde et ça aidera les agriculteurs, on en est sûr.http://rue89.nouvelobs.com/2015/07/19/doit-vraiment-payer-viande-plus-cher-aider-les-agriculteurs-260350

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