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« Territoires perdus de la République » : dans le 9-3 ou les campagnes ?

Publié le 23 juillet 2015 par Blanchemanche

#République
Bernard Girard
Enseignant en collègePublié le 23/07/2015 « L’enseignement moral et civique porte […] sur les principes et valeurs nécessaires à la vie commune dans une société démocratique […]. L’éducation au droit et à la règle vise à faire acquérir le sens des règles au sein de la classe, de l’école ou de l’établissement. Elle a pour finalité de faire comprendre comment, au sein d’une société démocratique, des valeurs communes s’incarnent dans des règles communes. »Ces principes, tirés des nouveaux programmes d’éducation morale et civique (EMC) applicables à la rentrée prochaine, prennent une résonance toute particulière dans le contexte de violences entretenu ces derniers jours dans le milieu agricole.« Territoires perdus de la République » : dans le 9-3 ou les campagnes ?
De la viande et des produits carnés jetés devant un supermarché bloqué par des agriculteurs, le 21 juillet 2015 à Quimper (Finistère) (AFP PHOTO/FRED TANNEAU)Avec ce curieux sentiment qui laisse comme un malaise : l’appel au respect des règles, à la primauté du droit, ce ne serait donc valable que pour les élèves ?

Le civisme, c’est surtout bon pour les jeunes

Depuis les attentats de janvier, l’école est la cible d’une remise en cause obstinée venant d’un peu partout, des médias comme des politiques, visant à lui faire porter la responsabilité d’une sorte de délitement moral collectif dont l’aspect le plus voyant résiderait dans l’oubli des sacro-saintes « valeurs de la République ».Dans l’urgence, le Sénat avait jugé nécessaire de réunir une douteuse commission d’enquête, dont les travaux ont accouché d’un impayable rapport sur les moyens de « faire revenir la République à l’école » car, c’est bien connu, la République n’a plus droit de cité dans les établissements scolaires, noyautés par un laxisme généralisé et un « pédagogisme » irresponsable.Répondant en quelque sorte à l’accusation brutale du Premier ministre qui, dès le lendemain des attentats, faisait de l’école, « qui a laissé passer trop de choses », la première marche du terrorisme, les responsables politiques ont privilégié en guise d’objectif éducatif, avec les sempiternelles leçons de morale, un civisme de façade qui fait du respect des lois la base de toute vie en société. Mais de la société juvénile exclusivement, car pour les autres, la République n’a manifestement pas les mêmes exigences.

… pour les éleveurs, c’est une autre histoire

Pour un visiteur étranger ou un Persan qui débarquerait aujourd’hui d’une lointaine contrée, la France donne effectivement de ses institutions politiques, dont elle est pourtant si fière, une singulière image.Depuis plusieurs jours, une vague de violence comme on en voit rarement s’abat sur des régions entières : voies de communication paralysées, déchargement de tonnes de déchets dans l’espace public, incendies volontaires, pillage de magasins, agressions de routiers étrangers, un vandalisme débridé se déchaîne un peu partout… sous le regard bienveillant des forces de l’ordre, des pouvoirs publics, et les encouragements bruyants de la quasi-totalité de la classe politique.Il fallait voir mercredi après-midi, les députés se bousculant au micro de l’Assemblée nationale pour les questions d’actualité au gouvernement, chacun cherchant à rassurer ses propres électeurs sur son engagement sans faille au côté de « nos agriculteurs ».

Un ordre républicain à géométrie variable

Même si, dans le cas présent, les agriculteurs et leurs représentants donnent de la République l’image la plus indécente qui soit : celle de l’invraisemblable complaisance d’un régime politique pour un groupe de pression ultra-violent qui utilise l’intimidation pour arriver à ses fins. Une complaisance – et c’est bien ça qui dérange – qu’il ne manifeste que pour cette profession.Après tout, alors que les forces de l’ordre brillent par leur absence ou leur serviabilité pour les éleveurs de la FNSEA, il s’est quand même trouvé, l’autre nuit, dans la région rennaise, quelques gendarmes pour partir à la traque d’Oyunaa et de ses deux jeunes enfants menacés d’expulsion vers la Mongolie. Ou encore, la veille, pour expulser une cinquantaine de Roms de leur campement à Bobigny. Les gendarmes étaient également très présents, à Sivens, en octobre, lors de la mort de Rémi Fraisse. La République, grande dame, a ses priorités, des valeurs à défendre…Que des préoccupations sociales soient en jeu derrière les manifestations de ces derniers jours est une chose, qu’elles en soient le moteur exclusif en est une autre : en premier lieu, parce qu’il est permis de douter qu’un mouvement initié par une organisation professionnelle (la FNSEA) dont le président est également à la tête d’une puissante entreprise du lobby agro-industriel, soit uniquement motivé par la défense des « agriculteurs en détresse » ; ensuite, par respect pour les grandes révoltes du passé, il est difficile de qualifier de mouvement social des actions qui saccagent avec un plaisir manifeste l’outil de travail de milliers de salariés du commerce, des petites gens pour la plupart, qui n’ont pas une vie plus facile que celle des éleveurs.Enfin, parce qu’il n’est pas courant dans l’histoire, de voir l’ensemble des pouvoirs publics et des partis politiques abdiquer leurs responsabilités devant un groupe de pression qui fait de la menace et de l’intimidation son moyen d’expression privilégié.

La République fait son tri… très sélectif

Nos élèves, bien sages en comparaison, ne manqueront sans doute pas de s’interroger sur cette étonnante indulgence concédée à une petite partie du corps électoral, une dérive clientéliste qui fait faire à la République le grand écart entre ses principes affichés et son action : respect des règles, de la loi, du bien commun, interdiction de la violence.Une obligation uniquement valable pour les jeunes ? Leur interrogation sera d’autant plus légitime que certains d’entre eux, constamment stigmatisés pour leur appartenance supposée à des quartiers dits « sensibles », des zones de « non-droit », ont à juste titre le sentiment que la loi n’est décidément pas la même pour tout le monde.Les « territoires perdus de la République », (titre d’un livre paru en 2002 chez Fayard), élucubration favorite de tant de politiciens et chroniqueurs de tout poil, n’est-ce pas plutôt quelque part dans le bocage qu’on pourrait les chercher ?http://blogs.rue89.nouvelobs.com/journal.histoire/2015/07/23/territoires-perdus-de-la-republique-dans-le-9-3-ou-les-campagnes-234818

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