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Le livre des débuts, d'Eugène

Publié le 25 août 2015 par Francisrichard
Le livre des débuts, d'Eugène

Dans le film mythique Philadelphia, il y a un dialogue non moins mythique, dans une chambre d'hôpital, entre les deux protagonistes, le premier, homosexuel, avocat licencié par le cabinet qui l'employait parce qu'atteint du sida, le second, avocat initialement homophobe, qui a assuré brillamment sa défense et lui a obtenu de forts dommages et intérêts:

Andrew Beckett (Tom Hanks): What do you call a thousand lawyers chained together at the bottom of the ocean?

Joe Miller (Denzel Washington): I don't know.

Andrew Beckett: A good start.

- Qu'appelez-vous un millier d'avocats enchaînés ensemble au fond de l'océan?

- J' sais pas.

- Un bon début.

C'est à ce dialogue que l'on peut penser en lisant Le livre des débuts d'Eugène. Parce que c'est le livre de onze bons débuts, qui ne demanderaient guère mieux que d'être développés. Ce que s'est refusé l'auteur, qui a préféré mettre l'eau à la bouche du lecteur, ou plutôt, lui laisser se mettre la suite en tête.

Stan est coursier à New-York: "Sur mon vélo je n'arrêtais pas de courir d'un boulot à l'autre. Et puis, un jour, je me suis demandé pourquoi ce ne serait pas ça mon vrai job." Un jour il doit transporter, en frémissant, un organe humain dans une glacière...

Vova a douze ans. Il vit dans un pays meurtri par la guerre. Il en est sorti orphelin de cette guerre. Il ne possède plus qu'une seule chose, que personne d'autre ne possède, "une relique du temps jadis", un voltigeur, c'est-à-dire un carrousel, dont le monde entier cherche à s'emparer...

Nadejda, accompagnée de son agente Sofia, fait le voyage de Kiev à Zurich pour une séance de photos dans les locaux, situés au sous-sol d'un immeuble, de la Green Door Agency, dont la porte est couleur vert pomme. Pour les photos elle sera vêtue seulement d'une robe en chocolat...

Le narrateur et sa femme Solange se rendent à Ostende un quatre juillet, fête de l'Indépendance américaine. Ils ont pris toutes leurs dispositions pour se retrouver enfin seuls, sans enfants. Mais ils mettent "à profit ces moments à deux pour déverser un carnaval de rancunes aigrelettes...".

Au milieu de nulle part, un homme et une femme se retrouvent un soir prisonniers dans le petit local d'une banque, aménagé pour distribuer des billets à la clientèle en dehors des heures d'ouverture: ils ont pu tous deux entrer mais les portes refusent obstinément de s'ouvrir quand ils veulent ressortir...

Un jour, la jumelle de Mathilde, Marie, a disparu, un quatre août: "L'épicier du village l'avait vue partir à bicyclette en direction du champ Vova, mais personne ne l'avait jamais vue revenir." Ses parents et elle, elle surtout, n'arrivent pas à faire leur deuil de cette évaporation et se donnent quatre ans pour le faire...

A travers ses différents âges, le narrateur souffre de TOC, troubles obsessionnels compulsifs:  "Il s'agit de troubles mentaux caractérisés par l'apparition répétée de pensées intrusives". C'en serait risible, si cela n'allait pas, semble-t-il, de mal en pis. A moins que...

Le narrateur a une dent contre les Ressources Humaines du journal qui l'emploie. Compte tenu de la diminution des recettes publicitaires, il s'agit en effet d'abord de "faire mieux avec moins", puis de "faire moins avec moins". Alors il donne sa démission...

Une dame de bientôt soixante-dix ans habite avec son beau-fils et sa fille une rue assez coquette de Londres, Oldmary Street, du côté de Camden, composée de maisonnettes en briques. Tout commence quand Battel, une société fabriquant des jouets, frappe à la porte...

Aliona, jeune Russe de trente-cinq ans, historienne d'art installée à Genève, est au chômage: "La plupart des êtres humains divisaient leur journée en deux: avant midi et après-midi. Pour Aliona, c'était l'avant-yoga et l'après-yoga." Elle cherche à s'en sortir...

Quel peut bien être le but du Bauman & Lemack Institut en invitant à Montreux l'historien italien Alberti, le sémioticien estonien Nool et la géographe française Furlan, à faire tous trois une conférence sur l'histoire de la cartographie et à percevoir dix mille euros d'honoraires?

En lisant tous ces débuts prometteurs (et je n'en ai donné qu'un aperçu, un début...), suivant son tempérament, le lecteur peut avoir deux réactions: rester sur sa faim, ou sa frustration, ou, c'est évidemment recommandé, laisser libre cours à son imagination pour se raconter leur suite.

Comme il y en a pour tous les genres, goûts et couleurs, et sous tous les cieux, il serait étonnant qu'aucun de ces onze débuts ne l'inspire, d'autant qu'ils se passent tous à notre époque et qu'il peut donc s'emparer facilement de l'un ou l'autre des personnages.

Eugène, en tout cas, s'est vraisemblablement beaucoup amusé à écrire ces débuts de livres (il fait même quelques clins d'oeil entre eux...). Il les a écrits avec un talent indéniable, montrant par là même l'étendue de son registre littéraire, et tous ces chapitres 1 justifient donc le sous-titre inhabituel de Romans.

Francis Richard

Le livre des débuts, Eugène, 160 pages, L'Âge d'Homme


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