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A Claude Cabanes...

Publié le 07 septembre 2015 par Jean-Emmanuel Ducoin
J'ai hésité durant des jours et des jours, mais, plusieurs amis proches m'ont finalement convaincu de mettre en ligne sur mon blog le texte que j'ai écrit et lu lors de l'hommage rendu à Claude Cabanes, mercredi 2 septembre dernier, au Père Lachaise, après Patrick Le Hyaric et Pierre Laurent. Voici ce texte dans son intégralité :
" Y a-t-il sur moi d’autre vêtement que ce lambeau de rage et de stupeur ? Depuis quelques jours et quelques nuits, je me demandais en vain d’où me viendrait encore la force, ici et maintenant, d’élever la voix. Je voudrais croire, je l’espère du moins, que je la reçois, cette force qui autrement me manquerait, de Claude lui-même.
A Claude Cabanes...D’avance je le savais confusément, je serai incapable aujourd’hui de parler, de trouver, comme on dit, les mots. Claude m’aurait pardonné. Alors pardonnez-moi de lire, donc, et de lire non pas ce que je crois devoir dire – sait-on jamais ce qu’il faut dire en un tel moment? – mais juste de quoi ne pas laisser le silence l’emporter sur tout, juste, par fragments, ce que j’ai pu arracher au silence au fond duquel je serais, comme vous sans doute, tenté de m’enfermer. Claude est à la fois trop absent et trop proche : en moi, en dedans de moi. Je n’ai pas le cœur de raconter, ni de prononcer un éloge, il y aurait trop à dire et ce n’est pas le moment. Mais le silence en lui-même, pour ce qu’il ne dit pas ou laisse croire, est aussi insupportable. Je n’en supporte pas l’idée, comme si en moi Claude n’en supportait pas l’idée. 
Soit. Dire. Parler. Comment parler de l’homme et de l’ami sans trahir ni l’un ni l’autre. Car vous savez tout de lui, vous sa famille, vous ses proches, vous qui l’avez aimé et qui êtes ici, vous savez tout de cet hidalgo de la pensée, de ce séducteur des idées, de cet intellectuel – qu’est-ce qu’un intellectuel ? – de cet intellectuel de l’engagement. Vous savez tout de ce vrai-faux dandy du journalisme. Vous savez tout de cet amoureux transi des Lettres, de la littérature, des arts, de la politique, du bon goût.
Vous savez tout du polémiste, du faux mondain qui dans tous les cercles ne cillait jamais et honorait toujours, à sa manière, les combats citoyens et communistes qui l’ont constitué, combats sans lesquels il n’aurait pas eu la trajectoire qui fut la sienne, et sans lesquels nous ne serions pas là aujourd’hui. Vous savez tout de ce curieux déraisonnable, curieux en tout et en toutes choses, malade de la vie, à s’en essouffler, à s’en enorgueillir jusqu’à l’épuisement – ne jamais rester sur le bord du chemin, arpenter, participer activement à une forme collective d’initiation personnelle, à moins que ce ne soit le contraire, à une forme personnelle d’initiation collective. Claude a mangé l’existence, il était l’existence même. Aimer la vie à ce point, la mordre et s’y confondre, la brûler jusqu’à l’os, jusqu’à l’âme, était presque un réconfort et une force d’entraînement pour ceux qui, comme moi, se consument trop souvent dans le mal-être et la mélancolie. 
Quand je suis arrivé à l’Humanité, jeune journaliste, en 1986, Claude était un chef mais d’abord un camarade dont je connaissais le parcours. Nous avons appris à nous connaître, un peu, à croiser nos centres d’intérêts, la littérature, la Révolution française, l’histoire de l’Eglise, le cyclisme, le rugby, la tauromachie. Quand, fin 1998, il m’a nommé l’un des deux rédacteurs en chef exécutifs avec Pierre Laurent, Claude était alors un directeur de la rédaction, un chef, un patron de presse fourmillant d’idées et surtout habité par une ambition trop grande sans doute, celle de jeter les bases d’un Nouveau Journal, selon son expression, LE Nouveau Journal. Alors nous nous sommes encore mieux connus. Peu après, quand il a passé la main, en 2000, et qu’une autre histoire a débuté pour lui, et aussi pour Pierre, nous avons d’abord, Claude et moi, préservé la trace-sans-trace d’une relation proche et lointaine, puis lointaine et proche, et progressivement, au fil des années, parce qu’il m’aimait tant et qu’il l’a souvent dit à Marylène, cette relation, de proche, est devenue plus qu’amicale en tant qu’incandescente: le camarade, le chef, le patron de presse, la figure flamboyante reconnue bien au-delà de l’Humanité, devint mon ami. Un ami vigilant, intransigeant, empathique. Il lisait attentivement mes livres, mes romans, même le dernier publié en juin dernier, comme j’avais lu tout aussi attentivement les siens. Nous en parlions beaucoup ; souvent que de ça d’ailleurs. Nous parlions d’une genèse narrative. D’un dialogue augmenté. D’une tournure de phrase. De la construction progressive. Du courage qu’il faut avoir, soi-disant, pour écrire des livres, et de l’inconscience qui lui a tant manqué pour en écrire bien plus, ce dont il souffrait, en vérité, secrètement. 
Tout hommage s’apparente à une réflexion, je parle là des vrais hommages, de ceux qui exercent la pensée à la fidélité ou qui aiguisent la fidélité par la pensée. Bien que le danger soit toujours grand d’oser parler de son propre rapport aux morts, comment y échapper lorsqu’une partie de vous s’épuise à le réclamer, tandis qu’avec le disparu bascule un monde même, une époque, une certaine idée du monde. Ce qui prend fin, ce que Claude emporte avec lui, ce n’est pas seulement ce que nous avons partagé avec lui, ici ou là, c’est le monde même, une certaine origine du monde, la sienne bien sûr, mais celle aussi du monde dans lequel j’ai vécu, irremplaçable et qui aura eu tel ou tel sens pour l’un ou l’autre d’entre nous, même si ce ne put être tout à fait le même, ni le même que pour lui. Jacques Derrida définissait la mort d’un individu ainsi: «Chaque fois unique, la fin du monde.» 
Avec Claude, nous mangions le même pain, nous avions les mêmes colères, les mêmes révoltes, parfois les mêmes délires quand rode sans cesse ce possible imminent, nous portions, à des époques différentes, les mêmes aveuglements, les mêmes regrets ou presque, parfois les mêmes hontes, les mêmes orgueils, les mêmes joies, les mêmes solennités, les mêmes fiertés absolues d’être ce que nous sommes, bref, nous partagions comme beaucoup d’entre vous ici la même histoire – et c’est par là que tout commence toujours. 
La mort toujours imminente, la mort impossible, et la mort déjà passée: voilà trois certitudes apparemment incompatibles mais dont l’implacable vérité nous fait don de la première provocation à penser à notre propre possibilité d’un aujourd’hui. Je dis bien «aujourd’hui», un certain aujourd’hui, aussi incontestable qu’il a pris acte. Disparaître sans mourir, c’est connu. Mourir sans disparaître, ce n’est pas donné à tout le monde.
Le voilà donc, le choc de la disparition. Comme si une longue et intense course personnelle s’interrompait dans la brutalité d’une évidence nommée pudiquement «longue maladie», mais que lui-même, dans toutes nos discussions depuis des mois, appelait par son nom et son seul nom, «cancer», avec un variante bien à lui, «ce cancer en moi», murmurait-il, comme on aurait dit un «être étranger», une «saloperie», bientôt une «fin de vie». 
Attendre l’annonce terrible, que nous savions inéluctable depuis mi-août, fut difficile. Frayeur de la sonnerie du téléphone portable, du moindre SMS. Imaginer malgré tout lui parler encore, encore une fois, comme ce fut le cas le 5 août, puis le 7 août, l’entendre dire : «Tu sais, mon petit Jean-Emmanuel, je crois que là, ça va être bien difficile pour moi…» L’entendre passer à autre chose, vite, évoquer, par exemple, ses éternelles craintes sur la situation politique: «Je suis très inquiet de ce qui va vous arriver, car dorénavant je ne dis plus ‘’nous’’,  je sais ce qui m’attend.» Puis l’entendre parler et parler et parler de sa célèbre voix presque éteinte par le mal, dans un ultime enthousiasme, étincelant, du dernier livre qu’il venait péniblement d’achever. Parler, tel un «passeur». Un «passeur», comme il l’a toujours été. 
Attendre fut difficile. Ne plus attendre est désormais bien pire.
Mourir au mois d’août, pour un homme du Sud, quelle singularité, quelle ironie – à moins que ce ne soit là aussi la marque de l’élégance.  Je pense à vous, ses enfants. Je pense à toi, Marylène, je n’oublierai jamais nos conversations de ce mois d’août, ce dialogue ininterrompu, même par les silences et cette obligation de l’attente infâme.
Je pense à la jeunesse gersoise de Claude.
Je pense au père de Claude, héros de la guerre, colonel et chef d’état-major des FTP dans le sud-ouest.
Je pense à Denise, sa mère, cette institutrice éperdument amoureuse des Lettres, qui n’était pas moins une héroïne et à laquelle fut confiée la garde du fils. Claude grandit dans une certaine douceur féminine bienveillante et éclairée, ceci expliquant peut-être cela. Grâce à la mère, bien sûr, qui avait toujours rêvé, telle une chimère, d'une vie d’écrivain parisienne, elle qui, disait Claude, «n'a jamais franchi, la pauvre, le mur de ses casseroles et de ses torchons». Mais également grâce à la grand-mère, Maria, repasseuse-amidonneuse, qui s’occupa de lui toute son enfance. «J’ai été élevé par des femmes magnifiques, expliquait Claude. Magnifiques et folles. A leur manière, ces deux femmes auxquelles je dois tout ont résisté à la malédiction millénaire qui accable la moitié de l'humanité.»  Ainsi, je crois qu’il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un destin de femmes (au pluriel) soit au cœur de son unique roman, «Le Siècle dans la peau», publié en 2005. Après des décennies d’hésitations, à essayer, puis à renoncer du moins temporairement, Claude avait attendu longtemps avant que sa plume de journaliste taillée pour «brasser le monde au jour le jour» et répondre «au train fou de l’actualité»ne s’échappe enfin vers l’autre rive, celle du livre en tant que tel. Une tentative inaboutie, ont écrit certains, inachevée assurément, comme le sont tous les romans qui prétendent dire une part du «vrai». Avec son style mordant, son sens de la formule, sa culture classique et très irrévérencieuse, Claude avait voulu mêler l’histoire, la politique, la sexualité, comme jadis son maître, Louis Aragon. Claude disait de son roman: «Le héros me ressemble, et pourtant, il n'est pas moi. J'ai navigué sur le fleuve de l'écriture, à la merci des courants et des remous, avec un bonheur que ne m'accorde pas toujours la rédaction d'un éditorial. Ainsi, tout y est vrai et tout y est faux...»  Le vrai, le faux, autrement dit «chercher la vérité et la dire», selon la formule de Jean Jaurès, devinrent dans la vie de Claude des objectifs tout ce qu’il y a de plus humain: parfois atteignables, mais jamais systématiquement hélas. Il était sorti de l’université avec un doctorat de droit public. Mais sa conscience politique, pour ne pas dire philosophique et historique, prit corps durant la Guerre d’Algérie. Le deuxième classe Cabanes, révolté par ce conflit abjecte, ne sut pas se taire devant sa hiérarchie, ce qui le conduisit tout droit dans une prison, en Algérie. Dès 1962, il devint presque naturellement un militant communiste et le feu de l’engagement total s’empara alors de lui, à toute heure, quitte à brûler ses propres vaisseaux, à se contenter de ce qui devait «se dire» et «se penser», la plupart du temps moins par discipline que par souci de classe, à s’émanciper aussi de ces contraintes d’appareil, trop en secret, et pas assez à son goût, avouait-il timidement ces dernières années. Non pour s’en excuser mais pour l’exalter, Claude écrivit dans l’Humanité, en novembre 2000: «Je porte en moi, intacte et pure comme le diamant, douce comme la peau du ventre d’une jeune femme, brillante comme la lame du meilleur acier, la flamme de la révolte.»  Le goût des mots, de la langue et de son exigence même. Les mots pourla révolte. Les mots de la révolte. Les mots, les mots… jusqu’à s’en damner. S’il a éveillé des téléspectateurs et des auditeurs avec sa voix rocailleuse et sa rhétorique légendaire, disputant la polémique avec les meilleurs contradicteurs, c’est au service de l’Humanité que Claude cisela ses phrases au plus haut point de la noblesse d’écriture, car, affirmait-il, «les lecteurs méritent toujours qu’on donne le meilleur de nous-mêmes, en toutes circonstances».
Dois-je vous en faire l’aveu? Je n’ai pas connu l’âge d’or de l’Humanité, ou alors la fin de l’âge d’or, ce qui ne m’a pas empêcher d’apprendre qu’il faut être àl’Humanité en étant de l’Humanité, pour reprendre l’expression de Charles Silvestre, qui accompagna Claude si longtemps et avec lequel il inventa, avec éclat, l’association des Amis de l’Humanité. Depuis bientôt trente ans, je n’ai vécu qu’une espèce de crise larvée, celle de la presse, et la nôtre aussi, spécifique et particulière, pendant que Claude, lui, continuait d’endosser l’habit de lumière et devenait l’une des «figures publiques» de notre journal et de nos idées, en une époque, ne le cachons pas, où les communistes français ont toujours cherché leur second souffle. Je n’ai connu Claude qu’avec le souci permanent de ne jamais en rabattre sur le professionnalisme, au service, disait-il, «d’engagements qui nous dépassent tous».
Il confiait aussi: «Il y a toujours une réponse journalistique à chaque problème politique, il y a toujours un chemin à défricher.»  Fin juillet, au détour d’une ardente et longue conversation, nous avions parlé d’Aragon, qui le hantait tant, Aragon comme métaphore d’une époque faste, mais d’une certaine époque de non-dits et d’accommodements à la réalité, et de ses éventuels remords. D’une voix basse il me disait: «Marx n'était pas marxiste. Aragon n'était pas aragoniste. Moi non plus. Je n'aime pas les dévots. Parce que je l'ai peut-être été, un croyant...» Et il avait ajouté: «Je repense à cette phrase, dansThéâtre-Roman, qu’Aragon a publié en 1974 : "Il y a dans le verbe croire quelque chose de la croix, une amorce de cruauté"...» Et Claude concluait: «Aragon m'a aidé à lire, à écrire, à vivre. En définitive, j'ai traqué dans cette œuvre et dans cette vie le cheminement du désastre communiste bien avant que l'empire, là-bas, ne tombe en poussière, et j'ai appris en leur compagnie à ne jamais céder, malgré tout, au mépris et au dégoût des hommes...»  Claude n’était ni une étoile filante, ni un ange, ni un dieu. Ce n’était qu’un homme, un séducteur certes, mais d’abord un homme dans toutes ses acceptions, car un homme en lui-même et par soi-même porte toutes les promesses du monde. Rien que le monde des vivants.  Claude. Je pense à toi. A tes fulgurances, à tes bontés d’âme, à tes contradictions, à tes faiblesses, à tes emportements, à tes erreurs, à tes doutes (que de doutes avais-tu, mon dieu, nous parlions souvent de nos doutes respectifs, et encore pas assez). Je pense à Paris, à Vic Fezensac, à Toulouse, à Dax, à Fleurance, je pense aux arènes françaises et espagnoles, je pense à tous ces lieux où battait ton cœur de romantique révolutionnaire, là où rugissait ton aversion de l’uniformité mondialisé. Claude disait: «Les mots ont un pouvoir d'action sur le monde, ils le transforment. Ce sont les mots de la Bible, de la Déclaration des droits de l'homme, du Manifeste communiste qui ont soulevé des montagnes.»
Dans son deuxième et dernier livre, «Eloge de la vulgarité», publié en 2011, dont le titre résonnait bien évidemment comme une antiphrase, il écrivait ceci à la jeunesse du monde: «Nous sommes à cheval et l’époque est descendue au pot. Cela sent, soit! A force, nous trouverons bien nos baïonnettes. En attendant, cultivons le banditisme de la pensée, l’amour du temps, l’attention à la couleur de nos chaussettes les jours de pluie, l’insulte d’acier bien graissé, la paresse et la mélancolie, le dos droit, les rêves et le linceul pourpre des désirs où dorment les dieux morts…»  Ce furent les dernières phrases de son livre. J’y vois un testament. Ou presque.  Nous appartenons tous à un grand nombre de filiations. C’est assez commun, mais cela me donne beaucoup de fierté, beaucoup de liberté. Nous sommes tous des héritiers de la multiplicité. Jacques Derrida écrivait: «Les héritiers authentiques, ceux qu’on peut se souhaiter, sont des héritiers qui ont assez rompu avec l’origine, le père, le testateur, l’écrivain ou le philosophe pour aller de leur propre mouvement signer ou contresigner leur héritage.»  Aujourd’hui, avec beaucoup d’entre vous, je le sais, je contresigne à l’encre noire, indélébile, car contresigner, c’est signer autre chose, la même chose et autre chose pour faire advenir autre chose dans et par la fidélité, car la contresignature suppose une liberté absolue. 
En chacun de nous, il y a toujours plus d’un père et plus d’une mère. C’est valable pour moi: Claude est l’un de ces pères. "
(Paris, mercredi 2 septembre 2015, Père Lachaise.)

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