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Drôles de philosophes

Publié le 16 septembre 2015 par Charlesf

Difficile de rire par les temps qui courent. Les catastrophes humanitaires, les entêtements politiciens, les débats sémantiques prêtant à polémiques par delà les évidences, les démarcations-partisanes-donc-factices et autres cataclysmes divers s'avérent difficiles à éviter. Du coup on pourrait croire impossible de continuer longtemps à se prendre au sérieux. Il n'en est rien. Les égos affectés ignorent le ridicule et s'en remettent avec componction au sortilège de l'hypocrisie et des situations intenables.
Les philosophes ne sont surement pas seuls à tomber dans ce travers ...

 Drôles de philosophes
Grand Budapest Hotel …

Comment se présente habituellement l’homme raisonnable qui a pour voisine de palier la vérité ? Il se tient droit et évite de marcher sur les déjections d’un dogue allemand tout en se mouchant le plus discrètement possible. C’est bien connu : quand vous avez raison, vous prenez garde à ne pas faire tomber de la mayonnaise sur votre cravate et vous tenez vos lobes d’oreilles propres.

Des tas de gens estiment qu’ils ont raison : le coiffeur lorsqu’il coiffe, le forgeron lorsqu’il forge, le jardinier lorsqu’il jardine, l’assassin lorsqu’il assassine. Fort heureusement, la science nous fournit quelques précisions supplémentaires : l’homme qui a raison chauffe généralement à 40 °C, bout à 45 et explose aux environs de 50. Il construit aussi des listes et établit des classifications saugrenues : de la margarine allégée à la taille du petit orteil en passant par l’arbalète, la vitesse de la lumière, les attractions amoureuses et les utopies sociales.

Un homme qui prétend avoir raison est drôle par nature ; il agite les bras, émet des signes incongrus, fait rebondir son sourcil, prend à témoin le moindre nain de jardin et agrémente son discours d’exemples où se mêlent confusément des truands portugais bègues, des analystes financiers véreux et des implants mammaires instables. Très vite, il devient rouge de colère. On a alors l’impression qu’il revient du fin fond de l’Amazonie avec un chapeau trop grand, un short kaki et une gibecière pleine de cuisses de grenouilles et de serpents colorés.

A contrario, certains se contentent d’hésiter : ils doutent. On les voit se tenir le menton et se gratter vigoureusement le cuir chevelu : ils réfléchissent. Ce sont des philosophes. Leurs fronts sont luisants et produisent autant de vapeur qu’un jacuzzi dans les alentours d’un fjord norvégien.

Le philosophe croit qu’il peut découvrir la vérité tout en chassant la bêtise de ce monde, comme un sorcier vaudou. Pourquoi pas? Lui aussi est donc très drôle puisqu’il a généralement tort, comme tout le monde.

Bien sûr, il existe différentes façons de se tromper. On peut se tromper au sujet de la taille de la lune ou d’une bougie érotique. On peut aussi confondre deux sortes de poivre, un jugement apodictique et un jugement assertorique, et mélanger les noms des rois mages. Dans le fond, on se demande même si ce n’est pas agréable de faire erreur, de confondre, dans la joie et l’allégresse, David Hasselhoff et Mac Gyver.

Toutefois, pour d’étranges raisons, le philosophe est rarement considéré comme un joyeux drille mais plutôt comme la figure parfaite du raseur. D’ailleurs, comme le rappelle Philippe Arnaud, Diderot – qui ne manquait pas d’humour – est tellement drôle qu’on se demande s’il est vraiment philosophe… Il est vrai que les « 100 meilleures blagues » de Platon reste un ouvrage introuvable en librairie. De même a-t-on oublié les sketchs pleins de rebondissements que Kant déclamait devant un auditoire bondé, ainsi que la façon avec laquelle Aristote se tapait les cuisses en faisant rebondir le gras de son ventre lorsqu’il pouffait. Et bien que Spinoza écrivit sur le chatouillement, il reste très sévère envers l’humour.

C’est pourquoi on se souvient de Coluche et de Pierre Desproges, d’Alphonse Allais et d’Alexandre Vialatte, de Jules Renard, de Michel Audiard et de Frédéric Dard, tandis que les calembours du premier épicurien et les contre pétries d’un hégélien facétieux demeurent inconnues.

Néanmoins, les choses sont désormais appelées à changer. Philippe Arnaud nous présente les philosophes sous leur jour le plus « humoristique ». Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il s’agit là du Philosophy Comedy Club. Il faut rester prudent. D’ailleurs, l’ouvrage est –  faut-il le préciser ? –  très court. Cependant, il a le mérite d’exister et de mettre à mal un préjugé tenace : oui, le philosophe possède ses traits d’humour discrets, encore faut-il savoir les repérer à travers des œuvres qui représentent bien souvent des milliers de pages compliquées. Philippe Arnaud nous épargne ce travail et dresse un portrait du philosophe en histrion merveilleux, chevalier blanc prêt à faire pouffer la veuve, couiner l’orphelin et glousser l’adolescente. Certes, les philosophes ont parfois écrit sur l’humour et le rire. Henri Bergson et Soren Kierkegaard consacrent quelques pages à ce sujet. Mais malgré certains traits d’esprit bien sentis, le philosophe reste généralement drôle à ses dépens.

Le plus souvent, les penseurs qui font rire recherchent exactement l’effet inverse. Rien de plus jouissif en effet que les saillies des philosophes contre certains « ennemis » et cette façon comique et exubérante de venir à bout de quelques sottises en usant de comparaisons farfelues qui provoquent un rire instantané chez le lecteur.
Un exemple parmi d’autres : plus il est méchant, grinçant et railleur, plus Schopenhauer se montre en réalité désopilant au travers de sa mauvaise foi.

Il fallait écrire ce livre pour rendre justice à l’humour des philosophes et au passage à la philosophie des humoristes. Pourquoi encore s’étonner en effet que Woody Allen et Groucho Marx semblent débiter des vérités philosophiques ?

Dès que vous usez du rire, vous vous tenez à proximité de la philosophie, dans son sillage, étant donné que vous remettez en cause des choses trop vraies pour être totalement justes, considérées comme telles par quelques imbéciles qui font semblant d’être très intelligents modestement. Pourtant, il est difficile de n’être que drôle, on se demande même si c’est bien sérieux.

L’humour – y compris celui des philosophes – existe donc pour nous rappeler que les gens sérieux sont extrêmement dangereux, qu’ils sont très nombreux, très bavards et se baladent librement dans les rues avec d’immenses chaussures en plomb qui appartiennent à l’ennui.
Simon Brunfaut
Le rire des philosophes, Philippe Arnaud,  131 pages, ed. Arlea, 16 €


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