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La possibilité d’une île : ce cher monsieur Sawiris

Publié le 23 septembre 2015 par Gonzo

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Début septembre, Naguib Sawiris, un milliardaire égyptien dont la fortune est essentiellement liée à Orascom, une société de téléphonie surtout présente en Afrique et en Asie, faisait savoir dans les médias qu’il était prêt à acheter une île en Méditerranée pour y accueillir le flux incessant des réfugiés qui cherchent à fuir sous des cieux plus cléments. Quinze jours plus tard, alors que la photo du cadavre du petit Aylan Kurdi, échoué la plage de Bodrum, réveillait brutalement les consciences du monde, l’homme qui possède la troisième fortune d’Afrique, évaluée à 3 milliards de dollars, déclarait que les contacts avec les gouvernements italien et grec étaient bien avancés. Pour une somme évaluée entre 10 et 100 millions de dollars – auxquels il faudra rajouter les investissements nécessaires à l’accueil de la nouvelle population : écoles, centres de soin, logements… – , il se faisait fort de mettre en route cette « possibilité d’une île » pour les migrants ballotés entre guerres inciviles et frontières interdites… “Sell me an island, I’ll call its independence and host the migrants and provide jobs for them building their new country” : une idée un peu folle, celle d’une île indépendante en Méditerranée où les migrants trouveraient du travail le temps qu’ils puissent retourner dans leur pays, écrivait-il ainsi sur son compte Twitter. Une solution provisoire naturellement, en attendant le retour chez eux des migrants réfugiés sur l’île d’Aylan Kurdi comme il se proposait de l’appeler.

Largement diffusée, cette information n’a quasiment jamais été accompagnée d’un élément qui, pourtant, n’est pas sans importance et dont on peut penser qu’il est pourtant bien présent dans toutes les mémoires journalistiques. En effet, le riche philanthrope de l’île aux réfugiés n’est autre que l’investisseur privé qui, en juillet dernier, a pris le contrôle de la chaîne Euronews pour l’équivalent de quelques arpents en Méditerranée, à savoir 35 millions de dollars. Cette information, d’ailleurs, est loin d’être la seule à devoir être prise en compte si l’on veut analyser, dans toute sa complexité, l’offre faite par l’homme d’affaires égyptien. Car celle-ci s’inscrit en réalité dans un parcours singulier, dans lequel bien des gestes philanthropiques apparaissent autant de manœuvres politiques.

Charitable, la fondation Sawiris, créée en 2001, l’est très certainement puisqu’elle se propose pour l’essentiel de fournir à quelques jeunes Égyptiens et Égyptiennes méritant(e)s la possibilité de compléter leur éducation grâce à des formations que les services de l’État sont bien incapables de leur fournir. Mais comme bien des initiatives de ce type (on peut penser à la fondation Hariri au Liban par exemple), cette intervention dans l’espace public est associée à une stratégie de visibilité politique. D’ailleurs, deux ans après la création de ladite fondation, l’homme qui avait fait sa fortune grâce à la dérégulation du secteur des communications en devenant le premier fournisseur privé de services téléphoniques mobiles en Égypte se démarcait du pouvoir en place. En 2003, Naguib Sawiris devenait ainsi le principal investisseur d‘Al-Masri al-youm, le premier très important quotidien d’opposition à voir le jour depuis la nationalisation de la presse sous Nasser au début des années 1960 !

Polytechnicien (formé en Suisse), l’homme dont la fortune est étroitement associée au développement des nouveaux supports de communication et de l’information n’ignore pas l’importance de ce qui se joue dans ce secteur. En 2008, il consent ainsi à différents investissements dans le secteur de la production audiovisuelle, avec notamment de nombreux partenariats dans l’industrie du cinéma. Une décision qui s’inscrit désormais dans une politique médiatique ambitieuse. Après la presse écrite vient en effet le tour des médias audiovisuels avec la création, en 2007, de la chaîne OTV (devenue ONTV en 2009). De plus en plus spécialisée dans les informations, cette chaîne satellitaire arrive même à faire de l’ombre, au niveau égyptien, au leader incontesté (à l’époque) du domaine sur le plan régional, à savoir Al-Jazeera. D’ailleurs, lorsqu’éclateront les grandes manifestations de janvier 2011, ONTV fera au moins jeu égal, en termes de qualité de reportage et d’influence, avec la chaîne qatarie.

Après le renversement d’Hosni Moubarak et l’ouverture d’une page historique dans l’histoire du pays, la voie semble libre pour un homme comme Naguib Sawiris, devenu ouvertement un des acteurs politiques du pays depuis qu’il a contribué, en le finançant, à la création du Parti des Égyptiens libres (حزب المصريين الأحرار) en avril 2011. Comme Mohamed El-Baradeï arrivé plus tôt sur le « marché » politique, il incarne une image moderne et libérale propre à assurer l’avenir de la nation égyptienne. Visionnaire, le patron du groupe Orascom n’hésite pas à se lancer dans des projets qui, outre leurs retombées financières, doivent contribuer à arrimer le pays à la modernité mondalisée, en y réinsufflant le dynamisme qui fit les grandes heures du Caire durant les dernières décennies du XIXe siècle. On découvre ainsi, en lisant cette très intéressante contribution publiée (en anglais) par le quotidien Mada Masr, comment la création, en 2008, du groupe Al-Ismaelia for Real Estate repose en définitive sur un pari audacieux, qui passe par la (juteuse) gentrification du patrimoine urbain du centre-ville dans laquelle une généreuse politique de mécénat culturel (centre culturel Town House, festival D-Caf, etc.) révèle toute sa signification néo-libérale, et sa dimension politico-économique.

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Mais ces évidentes ambitions politiques se heurtent à un handicap considérable. Non seulement Naguib Sawiris est copte, mais il se fait publiquement l’avocat d’une ligne violemment opposée aux différentes incarnations de l’islam politique, à commencer celle des Frères musulmans. Depuis toujours ou presque, une sourde hostilité oppose le brillant investisseur privé aux fervents partisans d’une solution politico-religieuse. Par exemple, lors de ses débuts sur le marché égyptien à la fin des années 1990, la société Mobinil est victime d’une campagne de boycott au prétexte qu’elle est la propriété d’une famille copte. La même hostilité se retrouvera en Algérie, principalement en 2008, lorsque Djezzy, sa filiale locale, sera accusé par certains de mettre en péril les institutions économiques du secteur publiques mais également, pour d’autres, de saper les valeurs morales algériennes en ouvrant largement les canaux de la communication globale à toutes sortes d’images condamnées par la religion.

Là où certains auraient fait profil bas en évitant les problèmes, Naguib Sawiris choisit au contraire l’affrontement en laissant paraître dans les médias des opinions de plus en plus ouvertement hostiles à l’islam politique. Non sans excès, calculés ou non, à l’exemple de ce message sur Twitter, en juin 2011, avec une photo de Mickey et Winnie déguisés en fondamentalistes musulmans (illustration en haut de ce billet). Une innocente plaisanterie, plaide le milliardaire, qu’une partie de l’opinion interprète, en partie à cause du choix (particulièrement maladroit) de cette icône de la culture made in USA, comme l’aveu d’une connivence manifeste avec le « le monde riche ».

Naguib Sawiris adopte une posture qui aboutit inévitablement à un affrontement sans merci entre le représentant du courant néo-capitaliste libéral et ceux des divers courants de l’islam politique, à commencer par les membres de la confrérie des Frères musulmans. L’animosité réciproque est particulièrement nette durant la campagne électorale de l’hiver 2011 durant laquelle la chaîne ONTV prend ouvertement position pour le camp de son propriétaire. Lorsque le Parti de la justice et de la liberté, plate-forme des Frères musulmans, l’emporte largement, Naguib Sawiris en tire très rapidement les conséquences. Dès les premiers mois de l’année suivante, il commence à se désengager du marché égyptien, notamment en vendant ses actions au sein d’Orascom à France Télécom. A la fin de l’année 2012, c’est la chaîne ONTV qui est vendue à Tarek ben Ammar, dans le cadre d’une série d’investissements croisés où certains voient déjà, non sans perspicacité, un véritable cadeau empoisonné dont hérite le célèbre homme d’affaires tunisien.

Aux commandes (financières) d’Euronews, Naguib Sawiris s’interroge désormais à haute voix sur la « possibilité d’une île », comme un refuge pour tous ceux qui risquent leur vie sur la Méditerranée et ailleurs dans l’espoir d’une existence meilleure. Sur les réseaux sociaux arabes, certains s’interrogent sur les motivations réelles d’un tel geste. Peut-on le croire aussi gratuit, et même généreux qu’il en a l’air dès lors que l’empire financier du cher monsieur Sawiris s’est ainsi désengagé, autant qu’il lui a été possible, du radeau égyptien partant à la dérive au milieu des tempêtes politiques ?


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