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Joseph Roth, l’exilé perpétuel

Publié le 18 octobre 2015 par Les Lettres Françaises

HotelFoyot copieAu-dessus de la devanture du café Le Tournon, au 18 de la rue du même nom, face au palais du Luxembourg, une plaque indique que Joseph Roth est mort là, le 27 mai 1939, à l’Hôtel de la Poste, proche du bar qu’il fréquentait assidûment, et où il buvait et écrivait des journées entières. Il s’y était installé en 1937, après la destruction de l’Hôtel Foyot, situé dans la même rue. La légende veut qu’il ait occupé sa chambre jusqu’au dernier moment, alors que la bâtisse était déjà entre les mains des démolisseurs. Les admirateurs de l’écrivain autrichien, qui vivait en exil depuis l’accession d’Hitler au pouvoir, voient dans cet ultime exil, d’une chambre d’hôtel à une autre, une image symbolique de la destinée de Roth, perpétuellement chassé. N’a-t-il pas écrit un essai intitulé Juifs en errance ?

Traduit dès les années trente, notamment par Blanche Gidon, qui deviendra une amie et donnera en 1934 la première version française de la Marche de Radetzky (1932), puis chez Gallimard dans les années 1970, il connaîtra néanmoins une longue éclipse et la plupart de ses livres étaient déjà épuisés lorsque le Seuil réédita les traductions par Blanche Gidon de la Marche de Radetzky et de la Crypte des Capucins. Le succès, enfin, fut eu rendez-vous, et au fil des années le Seuil fit traduire les romans encore inédits chez nous, donna une traduction nouvelle de Job (dès 1931, puis à nouveau en 1965, sous le titre le Poids de la grâce), et Gallimard réédita les romans appartenant à son fond.

Aujourd’hui, Joseph Roth fait partie, avec Stefan Zweig, qui fut son ami proche, Robert Musil, et Arthur Schnitzler, au quatuor majeur des chroniqueurs du déclin de l’Empire austro-hongrois. La légende de la misère, de l’alcool, de la folie (sa femme est restée internée près de dix ans) sont sans doute pour beaucoup dans la faveur dont il jouit auprès d’un public de plus en plus large, au point que les prestigieux Cahiers de l’Herne lui consacrent aujourd’hui un volume.

ROTH - copie
A qui ne connaîtrait pas Roth, on conseillera sans hésitation le diptyque emblématique constitué par la Marche de Radetzky et la Crypte des Capucins (1938), l’histoire de la chute de l’empire et de la famille Trotta. Le premier de ces romans, qui connut lors de sa publication un immense succès, est un beau chant funèbre pour une monarchie moribonde, pour un empire moribond, pour une Europe moribonde. On sent le temps s’écouler lentement, dans un ennui qui frôle l’angoisse. Les rites auxquels se prête le sous-préfet von Trotta, dans sa petite ville, comme ceux auxquels obéit son fils dans son régiment, sur les confins de l’empire, près de la frontière russe, paraissent figés, dépourvus de sens. On est dans un monde immobile, une carcasse vide, que le moindre souffle peut faire s’effondrer. Roth donne de l’empereur François-Joseph une vision inoubliable : il vit momifié dans son palais de Schönbrunn, et lorsque le préfet von Trotta vient lui demander une faveur pour son fils, il ne sait plus si c’est le préfet lui-même ou son père qui, un demi-siècle plus tôt, lui a sauvé la vie sur le champ de bataille de Solferino. Le temps est immobile, mais dès qu’il va se remettre en marche, tout s’écroulera. La Marche de Radetzky, marche militaire qui accompagnait les grandes heures de la monarchie, devient, pour Roth, une marche funèbre.

La Crypte des Capucins met en scène une autre branche la famille Trotta, une branche de riches bourgeois, dont l’extinction est chroniquée par le dernier survivant, un fils de famille qui n’a jamais rien réussi de sa vie. On y assiste à la chute de l’empire, au régime de Dollfuss, à l’Anschluss. Le narrateur décrit avec un étrange détachement des bouleversements auxquels il ne comprend rien, la vie dans un pays qui se survit à lui-même, jusqu’à l’arrivée des nazis. Roth, qui était attaché à la monarchie, a dû mettre beaucoup de lui dans ce récit fait par un mort-vivant de la désintégration finale d’un pays mort depuis des années. Il ne s’agit plus, comme dans Radetzky, d’une marche funèbre : ici, la mort est déjà survenue, depuis longtemps.

Ce diptyque surplombe l’œuvre de Joseph Roth, mais ne saurait la résumer. Car Joseph Roth a beaucoup écrit : une quinzaine de romans (parmi lesquels, Job, roman d’un homme simple, est le plus représentatif du pan « judaïque » de celle-ci), des nouvelles, et des centaines d’articles pour les journaux (plusieurs éditeurs français en ont donné divers recueils). De cette innombrable production journalistique, ce Cahier de l’Herne apporte un florilège de textes inédits, vingt, si j’ai bien compté. C’est relativement peu, mais depuis que Joseph Roth connaît le succès posthume que l’on sait, on peut supposer que ses inédits en français se font rares.

On lira aussi plusieurs lettres de Roth et, avec une certaine émotion, les deux missives que lui a adressées l’archiduc Otto d’Habsbourg, le fils du dernier empereur, prétendant en exil, alors que Roth rêve à un retour de la monarchie pour libérer l’Autriche du régime nazi. Les souvenirs confiés par Blanche Gidon à un journaliste, juste après la guerre, sont précieux : elle y raconte son amitié avec Roth, et leur dernière entrevue, au Tournon, quelques jours avant la mort de l’écrivain, alors qu’il était miné par l’alcool. Rares sont les témoignages qui permettent, aujourd’hui, de faire revivre Joseph Roth.

Les nombreuses études consacrées aux divers aspects de l’œuvre sont intéressantes, mais on regrette cependant que les Cahiers de l’Herne prennent un tour universitaire qui n’était pas leur vocation initiale, et que les inédits et les témoignages se voient réduits à la portion congrue. Et on regrette, surtout, l’absence d’une bibliographie de Joseph Roth, une de ces bibliographies exhaustives qui faisaient de certains Cahiers de l’Herne des outils de référence indispensable.

Christophe Mercier

Joseph Roth. Cahier de l’Herne (400 pages, 39 euros), dirigé par Carole Ksiazenicer-Matheron et Stéphane Pesnel.



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