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Antoinette Rychner, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Publié le 02 novembre 2015 par Francisrichard @francisrichard
Antoinette Rychner, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

L'association littéraire Tulalu!? reçoit ce soir Antoinette Rychner, au Lausanne-Moudon. Cette fois, Pierre Fankhauser ne lui demande pas comment ça va, comme aux invités précédents, il lui pose la question improbable et un tantinet provocatrice: "Comment va votre nombril?". Ce qui ne démonte pas son interlocutrice, mais la met tout de suite dans l'ambiance des lundis de Tulalu!?.

Cette question nécessite une explication. Dans son dernier livre, Le prix, Antoinette Rychner a imaginé un personnage surréaliste. De son nombril sort une matière organique, un "bois de chair", un Ropf, qu'il modèle pendant son extraction et qu'il sculpte une fois qu'il l'a coupé et qu'il s'est refroidi. Pour Antoinette Rychner, d'avoir choisi un sculpteur lui permet d'élargir la problématique de la création intellectuelle à celle de la création matérielle.

Ce sculpteur d'un genre nouveau s'exprime à la première personne, mais ce n'est pas un narrateur qui écrit, c'est un narrateur qui pense... Ce qui se traduit différemment dans l'écriture. Quoi qu'il en soit, ce narrateur éprouve un grand besoin de reconnaissance de la part des autres, ce qui est naturel, et il le pense tout haut, mais, comme ce besoin est chez lui obsessionnel, cela s'avère destructeur...

En épigraphe au Prix, Antoinette Rychner a  reproduit cette phrase d'Enzo Cormann: "Le Mouvementeur dit qu'est un artiste celui qui accepte l'idée qu'il pourrait n'être tenu pour un artiste que par lui-même." Pour elle, le mot important est accepter. Il faut accepter de continuer à créer même si l'on n'est pas reconnu...

Toujours est-il que, quand il apprend par lettre du jury qu'il n'a pas "le prix" qui couronne le meilleur Ropf, le narrateur est tellement dépité qu'il en devient sourd. Cette surdité est certainement une manière de se retirer du monde pour se préserver. Dans un premier temps il est jaloux de X qui a obtenu le prix. Un moment de mauvaise foi est cependant vite passé. Réellement séduit par le Ropf de son concurrent, il doit bien reconnaître, malgré qu'il en ait, que X mérite sa récompense.

Le style choisi par l'auteur est à l'image du retrait somatique de son narrateur. L'écriture d'Antoinette comporte en effet de nombreux retraits de paragraphes, après de simples virgules, pour rendre mieux, dit-elle, le fait que la pensée de son personnage reste comme en suspension, qu'il se retire, autant que faire se peut, au propre et au figuré...

Pour conserver à son livre son caractère surréaliste, les protagonistes ne portent pas de prénom. Le narrateur appelle ainsi sa femme S, comme la souplesse et la forme de son corps quand elle est allongée. Leur premier enfant, c'est Mouflet. Leur second, Remouflet. Cette absence de prénom tient les autres personnages à distance. Ce qui est nécessaire au sculpteur pour créer.

Antoinette Rychner, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Au début, l'entourage de ce dernier est considéré par lui comme une sorte de décor, qui ne doit pas l'envahir, le laisser libre de créer. Cependant, peu à peu, il se rend compte qu'il en a besoin et qu'il participe en fait, par sa présence et son existence, à sa création, que cet entourage le soutient même, surtout sa femme S, puis, paradoxalement, Remouflet, et qu'il ne peut, au fond, pas s'en passer.

Pierre Fankhauser, taquin, demande alors à Antoinette Rychner: "Comment vont vos enfants?". Car l'auteur a deux enfants, dont elle doit s'occuper et qui l'empêchent certainement parfois d'écrire comme le font ceux du narrateur du Prix. Mais ses multiples activités, toutes en rapport plus ou moins direct avec l'écriture, l'en empêchent sans doute encore davantage.

Ainsi, après s'être occupée, toute une journée, de tout petits dont elle tient la plume pour raconter leurs histoires, n'est-elle plus en mesure d'écrire pour elle-même. Mais, par la même occasion, elle s'enrichit à leur contact et les petits faits vrais, dont elle prend connaissance en les écoutant, nourriront à leur tour son écriture.

Si, dans Le prix, elle fait de petits emprunts à Julio Cortazar - elle emploie à un moment donné l'expression "doublement immobile" qu'emploie l'écrivain argentin pour qualifier une machine à écrire - et à James Joyce, dont elle paraphrase un passage en remplaçant "mon petit livre, prends les armes etc." par "mon petit Ropf, prends les armes etc.", elle reconnaît qu'elle doit beaucoup d'une manière plus générale à Thomas Bernhard...

En guise d'intermèdes au dialogue entre l'animateur de Tulalu!? et de son invitée, ce sont de véritables spectacles et non pas de simples lectures que Claire Deutsch et Manu Linder offrent aux participants de la soirée à partir d'extraits du Prix et d'un extrait d'une pièce de l'auteur sur la parentalité.

Un extrait du Prix est une litanie, que Pierre Fankhauser admiratif qualifie de joycienne, tandis qu'un autre, qui termine l'échange en apothéose, est le récit tempêtueux de l'accouchement de Remouflet, où le narrateur se surpasse dans l'expression. Les artistes, par leur jeu, donnent un relief inouï à ce passage incomparable, laissant les auditeurs pantois.

Francis Richard

Le prix, Antoinette Rychner, 288 pages, Buchet-Chastel

PS

Au fait, pour Le prix, Antoinette Rychner a reçu le 21 mai de cette année le Prix Michel Dentan...


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