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Longueurs pas monotones

Publié le 28 mai 2008 par Maitrechronique
Donner du temps au temps… Prendre son temps… Le temps de respirer… Contempler, écouter, attendre… Notre époque accélère, on passe d’un continent à l’autre en quelques heures, on veut manger des fraises au mois de décembre. Il n’est plus temps de penser, il faut passer à autre chose, ne pas s’arrêter. On prend, on jette. Pour être de son temps…
Et pourtant, quoi de plus précieux que le temps ? Quoi de plus enrichissant que l’écoute, l’observation ou la patience ? Illustration par quelques exemples...
J’assistais hier soir à une conférence sur le thème de l’indépendance de l’Europe au moment où l’on évoque son retour au sein du gendarme des nations, le Commandement Militaire Intégré de l’OTAN. Ce débat, organisé à l’initiative du journal «Marianne» donnait la paroles à trois contradicteurs : Nicolas Dupont-Aignant, Pierre Moscovici et Jean-François Khan, sous la direction du rédacteur en chef du journal, Laurent Neumann. Une salle pleine, un public attentif et une organisation à des années-lumière de toutes les agitations télévisées où l’on voit avant tout le journaliste se mettre lui-même en scène et consacrer l’essentiel de son énergie à ne pas écouter ses invités chronométrés et à les forcer à dire en deux phrases ce qui, le plus souvent, mériterait de longs développements. Hier soir, point de bousculade dans les propos échangés, mais une organisation méthodique consistant à donner dans un premier temps la parole à chacun des trois invités pour une vingtaine de minutes. Soit l’équivalent d’un siècle télévisé ! On parle, on argumente, on attend et lorsque vient le moment de prendre la parole, on le fait calmement, sans invectiver l’autre. Les idées fusent, elles ne concordent pas toujours, se rejoignent, s’éloignent, mais elles atteignent un objectif essentiel : elles donnent à réfléchir. Le public lui-même est invité à participer en dernier ressort à cet échange fructueux à travers une série de questions. À l’exception d’une prise de parole totalement hors sujet – un spectateur étant venu là pour exprimer un poujadisme bien franchouillard façon «Les auditeurs ont la parole» – les volontaires ont eu, eux aussi, le temps de s’exprimer, au risque parfois de s’embrouiller dans un questionnement confus. La faute au trac peut-être. Au temps lui-même aussi, qu’on ne nous accorde que rarement et qu’il faut apprendre à maîtriser, ce qui ne s’apprend pas forcément en quelques minutes.
Le même journal nous apprend que le temps est la condition du succès. Mais pas le temps qui s’étire ni même celui que nous consacrons à travailler. Non, un temps calculé, formaté, calibré en vertu de je ne sais quels calculs stupides qui aboutissent à la conclusion qu’une chanson doit durer exactement 2 minutes et 42 secondes pour multiplier les chances de rencontrer le plus grand succès. C’est en tout cas la thèse d’un journaliste américain du Morning News, Joshua Allen ! Ce dernier propose sur son site (www.2m42s.muxtape.com) une sélection de 12 titres – que je vous laisse découvrir - dont la durée est exactement de 2 minutes et 42 secondes et qu’il considère comme un argument imparable pour étayer sa thèse redoutable. Avec un slogan «Anything else is just a goddamn waste of time» qui en dit long sur l’intérêt de l’auteur pour toute forme de création artistique qui oserait sortir de ces sentiers chronologiques bien battus… Vision déprimante à laquelle j’oppose les interminables chorus de John Coltrane, tout particulièrement ceux du Japon de 1966 lorsque le saxophoniste étirait sur près d’une heure des thèmes originellement courts comme «My Favorite Things» ou «Afro Blue». Ridicule comptabilité que je fracasse sur l’autel magmaïen des longues chevauchées orchestrales de «Köhntarkösz». Appel éhonté à l’absence d’audace que je désosse à grands coups de «Bye Bye Blckbird» ou «Billie’s Bounce» interprété en 1963 par Albert Ayler et ses stridences tellement vivifiantes. Méthode inique qui trouve une réponse cinglante lors des «Sacrifices» d’Henri Texier, qui laisse crier sa musique bien au-delà des délais réglementaires. Et je pourrais multiplier ainsi les exemples du talent, voire du génie, qui a certainement lui aussi buté sur cette frontière du temps mais qui, année après année, affirme fièrement qu’il est… intemporel. Peut-être ce journaliste ne nous soumet-il en réalité qu’une vaste plaisanterie, mais dans ce cas, est-elle si éloignée des formatages qui sont le quotidien des émissions à succès ? A-t-on, aujourd’hui, le droit de prendre son temps ? Le temps est-il devenu si cher pour nos experts économiques et autres décideurs qu’il faille, à tout prix, le compresser afin qu’il finisse par ne plus exister ?
Tiens, même mon traitement de texte s’y met ! Pourtant, je lui ai offert un joli écrin, un petit ordinateur tout blanc qui me préserve des virus et autres «bugs» qui envahissent nos univers en passant à travers les Fenêtres. Une machine apaisante, elle… Et pourtant, ce cuistre de logiciel s’acharne à souligner la quasi totalité de mon texte au moyen de longues vagues vertes, pour de sombres et très irritantes raisons : le voilà, l’autre soir, qui m’explique que mes phrases sont trop longues ! Mais trop longues pour qui, nom d’un chien ? Pour mes lecteurs ? Mais ça les regarde, mes lecteurs, de savoir s’ils ont envie de lire de longues phrases, avec des virgules, des points-virgules, des parenthèses s’il le faut, des exclamations, des interrogations, des citations parfois, tout ce que j’ai rassemblé comme journal extime d'un écriveur, parenthèses volontairement digressives, insinuations musicales récursives, dérapages syntaxiques quelquefois contrôlés, souvenirs à résurgence aléatoire, soubresauts écrits divagatoires d'un pace moqueur... et autres obsessions textuelles. Et dont la définition n’est jamais terminée, toujours susceptible de poursuivre son chemin (j’arrêterai lorsque l’en-tête de ce blog occupera tout l’écran de mon ordinateur…). Il est donc évident que ce formatage du temps contamine jusqu’à l’expression même de nos idées et gagne petit à petit notre pensée. Pourquoi écrire long quand tous les modèles qu’on nous impose doivent faire court ? Ce qui, on le devinera, a le don de m’exaspérer… et de m’amuser aussi, car le logiciel est doté d’une étrange fonction dite de synthèse automatique qui présente cette caractéristique réjouissante de faire absolument n’importe quoi ! Au nom d’une prétendue analyse et d’un possible résumé, voilà que ma page est subitement gagnée d’un surlignage anarchique, façon Stabilo jaune – dont il est possible de régler soi-même les paramètres quantitatifs ; juste pour voir le résultat, je me suis risqué à le défier de synthétiser mon texte à 25 % - qui ne veut absolument rien dire alors qu’il est supposé permettre au lecteur de ne pas gaspiller son précieux temps à me lire intégralement.
Ah le temps si précieux. Voilà qui me fait penser à tous ces congénères au regard fuyant qui, voyant une file d’attente – au cinéma, chez mon maraîcher, ou dans tout autre occasion d’un rassemblement de bipèdes – font semblant de regarder ailleurs et omettent de se ranger à la suite des quelques crétins de mon espèce qui, bêtement, ont choisi d’attendre leur tour. Juste pour resquiller et nous faire comprendre que leur temps est beaucoup plus précieux que le mien.
Mais je m’en fiche ! J’ai tout mon temps, même si je sais qu’il m’est compté (je vous épargnerai ma théorie du double-décimètre, expliquée ici-même voici quelques semaines). Et je m’aperçois qu’à elle seule, la discographie de John Coltrane, que je me flatte de posséder dans sa quasi totalité, représente un nombre d’heures d’écoute tellement ahurissant qu’il vaut mieux éviter de se poser la question de sa compatibilité avec la terrible thèse du Morning News. Parce que le pauvre John serait bien mal barré de nos jours.
J’ai choisi mon camp, c’est à vous de jouer maintenant ! Mais faites vite, je suis certain que vous êtes pressés…

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