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Cordes sensibles : Henri Texier

Publié le 04 mars 2008 par Maitrechronique
Après avoir célébré quelques grandes dames du jazz, notre gang de blogueurs (le Z Band, du nom de celui qui eut l'idée des ces écritures à plusieurs voix) remet le couvert pour vous proposer six portraits envers et contrebasses. Maître Chronique ne pouvait pas manquer cette occasion d’évoquer, une fois encore, ce grand monsieur appelé Henri Texier.
Du côté de chez les amis :
• Jazz à Paris : Benjamin Duboc
• Jazz Chroniques et Coups de coeur : Christophe Wallemme, groove, profondeur et efficacité !
• Jazz Frisson : Normand Guilbeault
• Jazzques : Manolo Cabras
• Ptilou's Blog : François Moutin on Cb
Mine de rien, je crois bien que cet homme-là compte énormément dans ma vie. Quand un artiste de premier plan vous accompagne, jour après jour ou presque, depuis une vingtaine d’années, il est normal de penser que sa présence n’est pas sans influence sur le cours de votre propre vie, surtout lorsque l’homme est en parfaite cohérence avec le musicien et, qu’en outre, chance vous a été offerte de le connaître personnellement. Il est peut-être le seul, hormis John Coltrane l'inaccessible, avec lequel je n’ai jamais connu la moindre intermittence dans mon appétit pour sa musique. Aucune déception, une parfaite cohérence de disque en disque, le chant de l’âme préservé à chaque concert, un bonheur et une convivialité sans cesse renouvelés.
En souvenir
Cordes sensibles : Henri TexierIl me faut d’abord remonter à l’année 1990, lorsque peu de temps après avoir fait la connaissance de mon ami Michel V., celui-ci, mon autre frère en musique, voulut absolument me faire partager – une bonne habitude qu’il n’a toujours pas perdue, fort heureusement – quelques unes de ses passions musicales : je me rappelle très précisément l’instant où il mit sous mes yeux trois disques qui restent, aujourd’hui, encore, parmi ceux qui comptent le plus pour moi. Il y avait «Chine» de Louis Sclavis, «Turbulence» de Michel Portal et… «Colonel Skopje» d’Henri Texier, un disque qui s’ouvre par une composition (éponyme), majestueuse, où les cordes du contrebassiste jouent à l’unisson de celles, électriques et suaves, de Steve Swallow, avec le soutien du saxophone ténor de Joe Lovano. Un grand moment… qui revint à mes oreilles quelque temps plus tard alors que je regardais «Momo», un téléfilm – Henri Texier tiendrait à me corriger illico : «Non, pas un téléfilm, un film de télévision !» – signé Jean-Louis Bertucelli, qui avait emprunté ce thème pour en faire la bande son. Je me rappelle aussi ce soir où j'avais revendu un vieil amplificateur de chaîne hi-fi à une collègue et m'être précipité chez mon disquaire favori pour lui acheter, entre autres, ces trois disques dont je ne me suis jamais lassé.
Sept ans plus tard, j’avais acquis pas mal de disques d’Henri Texier, presque tous ceux qui étaient disponibles sur un marché pas encore gangréné par le téléchargement illégal (à cette époque, ceux qui vendaient des disques se contentaient de nous les proposer à un prix exagérément élevé et engrangeaient les dividendes en silence). Je m’étais laissé gagner par le chant qui vibre en permanence dans la musique du contrebassiste et qui, selon moi, en fait la «marque de fabrique». Parce que si Henri Texier est reconnu aujourd’hui comme l’un des grands, des très grands même, de cet instrument imposant, ce qui m’est toujours venu à l’esprit lorsque j’évoque sa musique est l’idée, fondamentale, de la mélodie. Vivante, ronde, chatoyante, témoin de la révolte de son auteur, à l’image du personnage qui ne se satisfait pas de demi-mesures et qui, à chaque disque, à chaque concert, entame un chant où se mêlent joie, tristesse, inquiétude, rage devant un monde qui court à sa perte à force d’égoïsme et d’irresponsabilité. Henri Texier chante l’être humain, avec ses forces et ses faiblesses. Il est un témoin qui ne se résigne pas mais qui, parfois, éprouve le besoin de hurler ses urgences vitales.
Que de beaux disques en effet comme ceux du premier Quartet avec un jeune clarinettiste appelé Louis Sclavis, «La Companera» ou «Paris-Batignolles», puis avec le second baptisé Transatlantik pour «Izlaz» et «Colonel Skopje», avant un trio serein en compagnie d’Aldo Romano et Alain Jean-Marie pour le très fluide et intemporel «The Scene is Clean», ou bien encore les retrouvailles avec François Jeanneau et Daniel Humair pour «Update 3.3» après dix ans d’absence. Au début des années 90, ce fut la naissance de l’Azur Quartet (Ah… Glenn Ferris au trombone ! Bojan Z au piano !) avec son disque phare, «An Indian’s Week», suivi rapidement du Sonjal Septet («Mad Nomad(s)» (1995) illuminé par le saxophone de Julien Lourau et la guitare électrique déchirée de Noël Akchoté. Entre temps, notre homme avait beaucoup voyagé, en Afrique notamment, d’où il avait rapporté de beaux «Carnets de route» avec ses complices Louis Sclavis, Aldo Romano et Guy Le Querrec. Henri Texier s’affirmait de plus en plus comme un maître à jouer pour une armada de musiciens de la jeune génération (parmi lesquels le fiston Sébastien) qui ne tarderaient pas à s’émanciper, mais qui toujours ont exprimé leur reconnaissance vis-à-vis de celui qui les avait propulsés sur le devant de la scène et les avait aidés à grandir.
Quel retournement pour celui qui, au début des années 60, avait fait ses armes auprès des plus grands : Don Cherry, Dexter Gordon, Johnny Griffin, Phil Woods… avant de tourner quelques pages auprès de chanteurs de variétés ou dans le cadre d’un groupe de rock (Total Issue, avec Aldo Romano, vieux compagnon de route décidément) au début des années 70, une décennie qu’il allait conclure par trois expériences discographiques en solo pour lesquelles il se transforma en multi-instrumentiste et en chanteur.
Henri Texier était devenu Monsieur Henri Texier…
Août 1997 donc : depuis le balcon de l’appartement que nous louions à Saint-Gilles-Croix-de-Vie cet été là, quelle ne fut pas ma surprise de m’apercevoir qu’un monsieur barbu passait là, à quelques mètres, en bas, à quelques mètres de nous. Je le reconnus instantanément : Henri Texier en personne, qui venait lui aussi passer quelques jours de vacances sur place. Allez savoir pourquoi, mon cerveau a définitivement imprimé la plaque d’immatriculation de sa Citroën BX break (la nécessité du break pour une contrebasse n’est pas à démontrer) vert foncé, 658 BKP 91. C’est idiot, un cerveau… Il est vrai que durant deux semaines, nous fûmes quasiment voisins et que nous eûmes l’occasion de bavarder un peu, à la grande joie de mon Mad Jazz Boy de fils qui, du haut de ses 12 ans et déjà souffleur d’anches, prenait un malin plaisir à m’accompagner chez l’artiste où j’avais entrepris de me faire dédicacer une cassette de compilation de ses disques, fabriquée par mes soins avant le départ en vacances !
A cette époque, mon dernier achat était «Respect» (paru quelques semaines plus tôt), pour lequel le contrebassiste avait convoqué quelques pointures majeures, des grands, rien que des grands : Lee Konitz (saxophone alto), Bob Brookmeyer (trombone), Paul Motian (batterie) et, une fois encore, l’incontournable Steve Swallow. Un disque habité par la grâce, une fois de plus et sur lequel les années n’ont absolument aucune prise !
Une fois les présentations faites «pour de bon», nous n’avons, depuis, jamais omis de nous envoyer un petit courrier chaque année, nous avons toujours pris le soin d’aller le saluer après chacun des concerts où nous avons eu l’occasion de nous rendre. Une sorte d’ami de la famille, d’une désarmante simplicité et d’une générosité sans pareil. Décidément, l’homme est bien difficile à distinguer du musicien, tant ils se ressemblent.
Les années ont passé, avec leurs belles surprises : l’Azur Quartet devenant Quintet pour le chatoyant et très inspiré «Mosaïc Man» – s’il n’en restait qu’un… serait-ce celui-là ? – et «Strings’ Spirit» où les cordes de la contrebasse se frottent à d’autres cordes, celles d’un orchestre classique natif de Bretagne. Mais la route est longue, si longue et il fallut bien remettre l’ouvrage sur le métier avec la création d’un combo explosif à géométrie variable, le Strada Sextet (devenant quartet de temps en temps) avec François Corneloup (saxophone baryton), Sébastien Texier (saxophone alto, clarinettes), Manu Codjia (guitare), Gueorgui Kornazov (trombone) et Christophe Marguet (batterie). On appréciera une fois encore la référence cinématographique, comme en écho à son actualité de l’époque puisqu’au moment de la publication de «(V)Ivre», premier opus de ce nouveau groupe à fort potentiel revendicatif, une formation militante en quelque sorte, Henri Texier composait la musique de «Holy Lola», le beau film de Bertrand Tavernier. Mais le Holy Lola, c’est aussi une formation, un Big Band quatre étoiles dont le cœur est le Strada Sextet, auquel viennent unir leurs forces quelques modestes artificiers du calibre de Dominique Pifarely, Bruno Chevillon, François Merville, Vincent Courtois ou… Louis Sclavis, toujours et encore ! Rien que ça ! Une incomparable «dream team» qui donna un magnifique concert à La Cigale au mois de novembre 2004. Souvenir impérissable, j’y étais, à quelques mètres du réalisateur !
L’année 2007 est vite arrivée et si elle fut l’occasion d’une bien belle «Alerte à l’eau» proclamée par la Strada Sextet, je la garde en moi comme celle où, ayant entrepris un long entretien avec le monsieur pour le compte du magazine Citizen Jazz, je connus le plus bel ennui technologique qu’un apprenti journaliste puisse redouter et qui me valut, là est le plus important après tout, d’apprécier la gentillesse d’Henri Texier, qui mit un point d’honneur à me consacrer tout le temps nécessaire à la restitution d’une «interview évaporée». J’ai déjà raconté ces mésaventures en long et en large… rien ne vous interdit de les (re)lire si le cœur vous en dit. Voyez plus loin au paragraphe «En bonus», je vous y indique le chemin !!!
En scène : Lunéville, 8 février 2008
Le théâtre de la Méridienne à Lunéville ne manque vraiment pas de charme, c’est peu dire. Car cette petite ville lorraine, à peine distante de quarante kilomètres de la mienne, m’est finalement assez inconnue et ce n’est pas sans un vrai bonheur que je fis ce soir-là la découverte d’un magnifique écrin, un théâtre à l’italienne, où se produisait le Strada Quartet d’Henri Texier. Le public, beaucoup moins clairsemé que lors des derniers concerts auxquels j’avais pu assister à Nancy (une petite trentaine de personnes, rappelons-le, pour les prestations de Laurent Coq et de Nico Morelli une semaine plus tôt…), semble moins composé des habituels clients de cette musique que d’habitants venus là passer un moment un peu différent, tous âges et catégories sociales confondues semble-t-il. Et c’est tant mieux. Il reste encore un peu d’espace pour la curiosité et la découverte… J’aurai au moins la faiblesse de le croire. Il existe , ici ou là, quelques forces motrices capables d’extraire une partie de mes compatriotes de leur chloroforme télévisé…
Cordes sensibles : Henri TexierEn l’absence de Gueorgui Kornazov et de François Corneloup, deux musiciens hautement dosés en lyrisme et inventivité, il va sans dire que le Strada doit concentrer ses forces et tendre sa musique comme la corde d’un arc pour en préserver toute l’énergie. Pari gagné une fois encore avec ce concert dont le répertoire puise très largement dans son dernier opus et dont l’entame, pas encore enregistrée celle-là, s’appelle «Work Revolt Song». Une belle manière d’annoncer clairement la couleur : Henri Texier met sa musique au service des causes les plus nobles et ne mâche pas ses mots ni ses notes. A cet égard, la suite composée de «Sacrifice», «SOS Mir» et «Sacrifice d’Eau» est exemplaire et donne toute la démesure d’une formation qui ne se repose pas sur ses nombreux lauriers. Mais, toujours attentif à son public, le Maître des Cordes nous accordera deux pauses empreintes au répertoire du Red Route Quartet (une déclinaison du Strada Quartet qui revisite depuis quelque temps les standards et qui pourrait bien enregistrer un jour ou l’autre, croisons les doigts, de belles «Love Song Reflections») : «I Love You» de Cole Porter et «God Bless The Child» de Billie Holiday pour nous apaiser, un peu. Une heure et demie de musique intense, généreuse et lyrique. Quatre-vingt-dix-minutes essentielles.
Dans un récent numéro de Jazzman, on peut lire qu'Henri Texier explique qu’alors qu’il était en voyage à Londres, il vit un panneau de signalisation «Red Route», ce qui signifie «Axe rouge» et par là-même «Interdiction de stationner», donc obligation d’avancer. «Je me suis dit que c’était un beau nom pour un groupe». Un bien beau nom en effet, exact reflet de la démarche artistique d’un grand monsieur que je me devais de saluer, une fois encore. J’avais des milliards d’autres choses à vous dire à son sujet mais après tout, qu’importe… Ce sera pour une autre fois, pour une autre étape sur l’axe rouge d’Henri Texier.
A bientôt donc, cher Henri, et encore merci !
En rayon

Une tentative de discographie (non exhaustive)

1969 – Phil Woods & His European Rhythm Machine Live at the Montreux Jazz Festival
1972 – Total Issue (quasi impossible à trouver, hormis en 33 tours et… hors de prix ! Si quelqu’un possède cet enregistrement…)
1976 – Henri Texier : Amir
1977 – Henri Texier : Varech
1979 – Henri Texier : A cordes et à cris (NB : ces trois disques ont été réunis en un double CD appelé « Le Coffret JMS »)
1979 – Humair, Jeanneau, Texier : HJT
1980 – Humair, Jeanneau, Texier : Akagera
1983 – Henri Texier Quartet : La Companera
1986 – Henri Texier Quartet : « Paris – Batignolles »
1988 – Eric Barret, Aldo Romano, Henri Texier
1988 – Henri Texier Transatlantik Quartet : Izlaz
1988 – Henri Texier Transatlantik Quartet : Colonel Skopje
1990 – Humair, Jeanneau, Texier : Update 3.3 (actuellement épuisé)
1991 – Henri Texier Trio : The Scene is Clean
1993 – Henri Texier Azur Quartet : An Indian’s Week
1995 – Henri Texier Sonjal Septet : Mad Nomad(s)
1995 – Romano, Sclavis, Texier : Carnet de Routes
1997 – Henri Texier : Respect
1998 – Bagad Man Ha Tan & Henri Texier : Doue Lann
1998 – Henri Texier Azur Quintet : Mosaïc Man
1999 – Romano, Sclavis Texier : Suite africaine
2000 – Henri Texier : Remparts d’argile
2002 – Henri Texier Azur Quintet : Strings’ Spirit
2004 – Tchangodei & Henri Texier : Don't Be A Half Shell
2004 – Henri Texier Holy Lola Orchestra
2004 – Henri Texier Strada Sextet : (V)Ivre
2005 – Romano, Sclavis, Texier : African Flashback
2007 – Henri Texier Strada Sextet : Alerte à l’Eau
En écoute
Un petit cadeau… Quelques mois avant l’enregistrement de «Mosaïc Man» (nous étions alors au mois de février 1998), l’Azur Quintet enregistra quelques titres préparatoires à la réalisation du futur album, unanimement salué par la critique. Cette première session ne fit l’objet d’aucune édition, à l’exception de quelques exemplaires d’une cassette qu’Henri Texier lui-même eut la gentillesse de m’offrir. On y trouve six titres, dont cinq firent l’objet d’une nouvelle et définitive version sur le disque, ainsi qu’un sixième intitulé «Marcello Mastroianni», en hommage au grand acteur italien. Cette composition, qui avait trouvé sa place l’année précédente sur l’album «Respect», ne fut pas intégrée au final sur «Mosaïc Man». C’est donc avec le plus grand bonheur que je vous propose de la découvrir ici…
“Marcello Mastroianni”, par l’Azur Quintet d’Henri Texier, enregistré en février 1998.
En bonus
Un peu de lecture supplémentaire s'il vous reste encore suffisamment d’énergie pour me lire…
- l’article que j’avais consacré à Henri Texier pour le magazine Citizen Jazz au printemps 2007 : Henri Texier à cordes ouvertes ;
- la trilogie qui relate mes mésaventures technologiques lorsque lors de la réalisation de cet article : Traque au trac, Mini disc et maxi poisse, Le retour du jeudi ;
- un article consacré à un concert du Strada Sextet en avril 2005 : l'ami Henri.
Merci à Madame Maître Chronique pour son portrait au crayon et au fusain.

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