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Gémellité textile

Publié le 28 janvier 2008 par Maitrechronique

Il y a comme ça des gens qui sont à ranger dans la catégorie : "Si t'existais pas, l'aurait fallu t'inventer". Prenez le cas de mon ami Michel V. Je l'ai déjà évoqué voici pas mal de temps dans la précédente mouture de ce blog, c'était pour moi une manière discrète de rendre hommage à sa forte propension à ne pas laisser endormir ses neurones dans les limbes chloroformées du conformisme culturel médiatique et de la vulgarité présidentiellement promue et à rester toujours à l'affût d'une découverte musicale dont il n'aurait de cesse de me faire partager les bonheurs. Avec la complicité de son épouse au calme légendaire, rarement à l'abri d'une surprise sautillante que son mari bondissant ne manque jamais de lui réserver. Une bonne dose de sang transalpin circulant dans les veines surchauffées de cet homme-là, elle savait à quoi s'attendre, elle s'en accommode parfaitement d'ailleurs, même si elle feint régulièrement de découvrir la nature profondément dynamique et l'énergie inaltérable de son compagnon de toujours.
Déjà, rien que les circonstances de notre rencontre sortent des sentiers battus. Imaginez donc un soir de printemps, en mai 1990, et la programmation un peu surréaliste du Trio de Christian Vander au Conservatoire Régional de Musique en notre belle ville de Nancy... Cette institution, jusque là pas vraiment connue pour son aventurisme musical, avait donc octroyé une place de choix à un batteur que beaucoup s'accordent à considérer - aujourd'hui encore - comme le musicien le plus absolu tant pour ce qui concerne la pratique et la maîtrise de cet instrument flamboyant - noir à l'époque et jaune maintenant - que pour son parcours artistique hors du commun avec la longue épopée du groupe Magma, qui devrait fêter l'an prochain ses 40 années d'existence au Casino de Paris. Moment improbable a priori donc que ce concert à peine annoncé où vinrent se précipiter comme à l'habitude quelques dizaines de fans arborant la tenue - toutes griffes kobaïennes dehors - et la mine sombre et patibulaire de rigueur de ces gens qui savent, eux, et considèrent parfois les non initiés avec un soupçon de condescendance pas forcément raccord avec l'attitude qu'on pourrait espérer de musicophiles avertis et néanmoins soucieux de diffuser leurs connaissances auprès de leur entourage immédiat. Mais c'est une autre histoire... A cette époque donc, ma passion pour l'univers de la Zeuhl n'était pas le moins du monde entamée (à ce jour, la musique de Magma reste essentielle pour moi, mais j'ai pu, depuis cette époque déjà lointaine, apprendre à en relativiser la dimension philosophique et ne lui accorder que l'essentiel, à savoir la perception d'une vibration et d'une énergie sans équivalent dans le monde de la musique, sans me sentir obligé de penser pour autant qu'elle puisse et doive être le refuge d'une idéologie quelconque, avec ou sans citations) et j'étais gagné, on s'en doutera, par un état de fébrilité directement corrélé à la durée de la longue période qui venait de s'écouler durant laquelle il ne m'avait pas été donné d'admirer mon musicien favori sur scène. Mon dernier concert à ce jour datait en effet de six ans, à l'occasion d'une mémorable soirée où Christian Vander était venu partager son expérience Offering en la cité un peu grisâtre de Rombas. Les mânes de John Coltrane avaient fait l'objet d'une convocation en bonne et due forme pour près de trois heures de musique en hommage au saxophoniste et la création d'un univers magique, aux climats parfois africains comme lors d'un beau et long "Chant du Sorcier", où le batteur avait largement laissé la place à un vocaliste tout aussi extraordinaire. Une soirée conclue par un long rappel où Vander reprit possession de ses fûts et cymbales pour une reprise de "Out Of This Wordl". Madame Maître Chronique, à mes côtés comme il se devait, était en 1984 très nettement enceinte de celui qui allait, beaucoup plus tard, se faire connaître sous le nom de Mad Jazz Boy et je ne saurais exclure que les effluves sonores allèrent traverser sans difficulté le liquide amniotique avant de contaminer le futur musicien (dans le même ordre d'idée, je me pose ce genre de questions au sujet de ma Fraise de fille qui, alors qu'elle baignait paisiblement dans la piscine intra-maternelle, assista à la représentation de la pièce de théâtre "Le Père Noël est une ordure"... car sa personnalité me semble avoir subi très nettement l'influence de cet instant cultissime).
Où en étais-je ? Ah oui, le concert du Trio à Nancy et son public boudeur pas vraiment avenant... Comment ne pas remarquer, dans de telles conditions, un couple tranquillement assis sur les marches de l'escalier donnant accès à la salle, un duo qui ne semblait pas répondre aux exigences vestimentaires et comportementales de l'instant ? Eux, bizarrement, avaient le sourire, ils semblaient parfaitement détendus et engagèrent sans tarder la conversation avec nous pendant que nous attendions l'ouverture des portes. En deux temps trois mouvements, nous comprîmes qu'au-delà de la très faible distance qui séparaient nos habitations, nous allions effectuer un bon petit bout de chemin ensemble, celui d'une amitié qui ne s'est jamais démentie depuis. Qui fêtera ses 18 printemps dès cette année, nous accordant le droit d'imaginer que, entrant prochainement dans l'âge adulte, elle ne fera que se renforcer dans les nombreuses décennies à venir.
Ces deux-là étaient, on s'en doute, de la petite fête que j'avais organisée il y a peu pour m'aider à entrer dans mon second demi-siècle, parmi quelques fidèles que j'avais souhaité réunir, certain à l'avance de leur bonne entente. Pari gagné semble-t-il, mais pas totalement cependant pour le dénommé Michel V. dont il est question ici et qui souhaite s'aventurer dans la prolongation de cette célébration en me consacrant un travail à caractère vidéo-photographique dont il a le secret et sur lequel il a décidé de plancher. En d'autres termes, voilà notre bonhomme engagé dans la réalisation d'une sorte de petit film qui me sera intégralement dédié (voilà mon ego soumis à rude épreuve) et dont les premiers contours se dessinent déjà, nettement coloriés par les teintes chatoyantes et fleuries de mes chemises Christian Lacroix (euh, à ce sujet, mon cher Christian L., voici de longues semaines que je promeus et vante la qualité de vos réalisations et je n'ai encore pas reçu le moindre mot de remerciement, sans parler d'une quelconque gratification joliment brodée... vous ne trouvez pas que tout ceci a assez duré ? Un petit mot de votre part et je vous donnerai mon adresse afin que mon facteur préféré puisse y livrer l'une de vos belles productions en taille 42).
Imaginez-vous qu'aujourd'hui, j'ai dû me transformer en une sorte de top model improvisé, au risque de me faire débaptiser pour m'appeler désormais Carlo Blondi, contraint de m'exhiber, sous l'oeil narquois de l'objectif d'un microscopique appareil photo numérique vissé à un gigantesque pied, aux dimensions exagérément démesurées au regard de la petitesse de son hôte, avec chacune de mes huit chemises préférées. Photographié d'un côté, filmé de l'autre en rafale, pris dans la nasse imaginative et imprévisible de celui qui n'avait pas trouvé d'idée plus saugrenue que de faire précéder sa visite en la Maison Rose d'un détour par un grand magasin local où il put faire l'acquisition, à prix réduit en cette époque de soldes, d'une tunique parfaitement jumelle de l'une de mes précieuses acquisitions. Vous avez bien lu : Michel V. arborant la même Chemise Lacroix que moi ! Une imitation ! De la concurrence sauvage dans l'exhibition textile ! Rien que pour le plaisir de réaliser une photographie où nous nous afficherions côte à côte, presque identiques, lui barbu moi glabre, lui dégarni moi chevelu, lui rieur moi impassible. Des jumeaux dépareillés mais exactement assortis.
Il y avait là, je crois, de sa part, un message non verbalisé où il tenait à me témoigner la proximité de sa présence en inventant une amusante et fugace gémellité vestimentaire où, le temps d'une fraction de seconde, nous serions comme par magie en équilibre sur le fil de la même longueur d'ondes, comme nous le sommes en musique depuis si longtemps.
Alors, lui, ce Michel V. à nul autre pareil, admirateur de la saga des Deschiens à laquelle il lui arrive de rendre hommage en mettant en scène son propre couple durant des vacances où on l'imagine volontiers frénétiquement vissé à l'objectif de son caméscope braqué sur une cuisine au design des années 50, taquinant madame qui n'aura pas posé sa main gauche à l'exacte position requise par un cadrage draconien, ou parce que par mégarde, elle aura heurté le pied de l'appareil, provoquant un irréparable décalage de l'image d'environ 250 microns et du même coup l'ire du chef opérateur, comment le remercier d'être celui qu'il est ? Comment donc ?
J'ai trouvé !!! Parce qu'un autre ami, fan des mêmes Deschiens, s'est risqué à se mettre lui-même en scène et à partager avec tous le fruit de ses élucubrations ! Parce que je sais, c'est évident, que respect et dérision font partie de son propre langage du quotidien, nul doute que notre bon Michel V. se délectera de ces belles minutes "à la manière de". C'est mon petit cadeau, un bonus spécial amitié dont chacun ici comprendra le sens. Avec un gros merci à Joël, ici à gauche de l'écran, dans un rôle Morelien plus vrai que nature.

Jean Francois

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