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L’homme du vide

Par Montaigne0860

" Arrête de faire le malin ! ", lui répéta sa mère tout le temps où il fut sous sa coupe, c'est-à-dire à peu de choses près durant son enfance malgracieuse où il ne lui fut pas donné de s'exprimer sur l'amour, la vie, la mort, le dialogue avec elle tournant court dès qu'elle lui avait demandé de lui passer le sel. Quant au père, il suffisait de croiser la mère pour comprendre son évaporation. Les pâtes et les pommes de terre fumantes séparèrent la mère et l'enfant. À défaut de bon sens elle n'avait en tête que l'avis général et rivée sur l'opinion des autres, huître sur le roc, travaillait contre elle-même, fabriquant jour après jour ce qu'un bon parent redoute le plus : une perle, un original. Tout le monde veut l'être, mais lui l'était vraiment : en dehors des autres, il rêvait solitude et risques, hanté par l'abîme qui s'ouvrait sous ses pas. Il aurait pu avec son ardeur naturelle - les poumons lui brûlaient la cage thoracique - jouer d'un instrument à vent et s'engloutir dans la fosse d'orchestre, mais il préféra s'égarer sur les hauteurs proches et se fit montagnard. Les cimes l'attiraient ; sa chaleur intérieure allait peut-être, petit cœur battant, se rafraîchir au contact des neiges éternelles. Il se mêla aux cordées, apprit sur le tas les mille et un gestes qui sauvent la vie. Il n'avait peur de rien prenait des risques insensés pour le bien du groupe et une fois l'ascension terminée, l'équipe redescendue, il fuyait les remarques obséquieuses, souvent mêlées de rires à peine étouffés.

Il se produisait en effet un étrange phénomène : à chaque fois qu'il était au sommet il éprouvait une immense satisfaction à sentir son corps fumant se faire photographier par les camarades de cordée. Il laissait faire, soulagé d'être rafraichi par l'arête neigeuse et ses hauteurs dénuées de sens. Nimbé de vapeurs, il se tenait là, face aux nuages troubles, compacts, se défaisait un moment de sa corde sous le vent qui roulait en tempête : c'était une victoire, les photos en font foi. Le problème est qu'en réalité, sur la photo, chaleur intérieure oblige, il n'était plus qu'un peu de vapeur sur fond de neige. Il avait disparu. Tous les alpinistes étaient là, goguenards, hilares, ravis. Lui, non. Il fut la risée des expéditions. A quoi bon monter à 4000 mètres se disait-il, si je n'apparais pas sur la photo ?

Il se lassa de ces efforts inutiles et tant qu'à disparaître se retira dans la forêt.


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