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SOLEIL pour Alain Garlopeau

Publié le 20 décembre 2015 par Philippe Thomas

Poésie du samedi  73,

Je réveille cette chronique poétique pour saluer la mémoire d’Alain, un de ses abonnés assidus, qui vient de s’éteindre et connaît sans doute à présent la lumière sans crépuscule, le plein soleil dont il est question ici. Je crois l’entendre en lisant ce « oh, la la, mes amis » et son rire aussi résonne à mes oreilles. J’aime à croire qu’Alain aurait aimé cet extrait de Ce que tout cadavre devrait savoir, long poème-viatique d’Adrian Miatlev, le génial et fantasque poète de la Tour de Feu, lui qui aimait Goethe par dessus tout. Bien sûr, « Meurs et deviens »…

Au-delà de l’irréversible séparation, quelque chose continue, j’en suis persuadé comme Miatlev et ce n’est pas fini, non, notre quête n’est pas finie…et donc, espérons !

(…)

Mes amis, oh la la, mes amis

Entendez-vous mon rire ?

Je n’ai pas de rancune, je ris

Dans ma tombe.

Je ris à la décomposition

Je ris aux vers

Je leur dis : faites votre travail !

Le mien est fini, je me reposerai

A vous regarder travailler.

Ne pensez à rien, ô mes amis

Haussez les épaules, tournez la tête

Vos péchés vous seront remis

Il ne faut pas qu’un mort vous arrête.

Le soleil luit ; la mort n’est pas un mal.

Elle a la pureté  que je n’ai jamais pu donner à ma vie.

Elle a la nudité exaltante d’une loi.

Je m’arrête, j’arrive, je m’installe. Ô source !

Je suis dans le soleil. Ô fleuves ascendants !

La mort aura été pour moi ce que la vie est pour d’autres

Ce qu’elle était jadis pour moi.

Demi-tour ! Marche !

Encore demi-tour ! Encore marche !

Dans la hutte de toile déchirée

Les étoiles regardent par les trous :

Petit frère, en as-tu pour longtemps ?

Non, je mange ma soupe.

Ô solitude, ô nudité,

Faisons un festin

Avec nos dernières ressources !

Déjà les sœurs de l’air

Les nymphes qu’imprègne une odeur de terre

Portant la lune sur les prairies

Festin de mon dernier amour.

J’étais un vagabond.

Quelles images humaines

Pourraient traduire ce silence ?

A moi les fleurs, les bêtes

Les murmures de la nuit

Les fontaines, les feux furieux

Le chant d’un insecte.

Ô joie ! Nul ne sait où je suis.

Les pentes de la nuit

Se dressent plus escarpées

Avant la cime…

Adrian Miatlev, Ce que tout cadavre devrait savoir, 1936 (publication dans La Tour de Feu n° 140, décembre 1978 et in Le sens de la marche, Robert Morel 1972). Je cite juste la fin de ce poème en neuf chants et le post-scriptum qui suit :

Post scriptum

Ce n’est pas fini.

Ce n’est jamais fini.

Derrière les rideaux

Derrière les volets

Derrière les paroles

Derrière les silences

Derrière les pensées

Derrière le visible

Derrière l’invisible

Quelque chose continue qui continuera

Après toutes les fins humaines et cosmiques

Quelque chose continue qui n’a jamais eu

L’intention de finir, qui ne peut pas

Finir

Quelque chose continue qui est peut-être

La vie et peut-être rien du tout

Et qui continue.

Il y a cette chose qui ne fera jamais

Un sujet de conversation, jamais

Un sujet de silence, il y a cette chose

Qui n’est jamais mise en question, il y a cette chose

Qui n’a que faire de notre foi ou de notre doute

Il y a cette chose qui ne joue pas avec nous

On peut pleurer, on ne peut l’attendrir,

On peut partir, on ne peut la quitter

On peut servir, on ne peut l’asservir

On peut mourir, elle ne peut mourir

On peut se tuer, on ne peut la tuer.

Au croisement de toutes les fins de tous les mondes

Il y a cette chose sans pardon

Cette route sans adieu et sans revoir

Sans baisers au bout

Sans réconciliation, sans représailles, sans rancune

Sans ciel et sans enfer

Il y a cette chose qui nous ignore

Et dont nous dépendons âmes et corps

Il y a cette chose qui est la vie de la Vie-même

Où rien du tout

Et qui continue  et qui continue.


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