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De l'autre cote du periph'

Publié le 12 janvier 2016 par Blanchemanche
#Montreuil
DE L'AUTRE COTE DU PERIPH'

DeBertrand TavernierNils Tavernier

Bertrand et Nils Tavernier ont filmé durant 3 mois la vie des habitants de la cité des Grands Pêchers de Montreuil.

DE L'AUTRE COTE DU PERIPH' par skidoo
Par Emmanuel PONCET — 

En février, le ministre de la Ville Eric Raoult avait invité les cinéastes anti-loi Debré à aller dans les quartiers sensibles. Tavernier a relevé le défi et tourné trois mois dans une cité de Montreuil. France 2 diffuse dimanche le film-réponse du cinéaste.

  •   «De l'autre côté du périph'» selon Bertrand Tavernier.
Le film de Bertrand Tavernier sur la cité des Grands Pêchers de Montreuil, diffusé dimanche soir sur France 2 (1), inspire d'emblée une question: qu'apporte-t-il de plus au traitement habituel de la banlieue par la télévision? On peut déjà trouver une réponse partielle dans l'origine du film, la nature de son projet. La légende est déjà largement éventée. Il faut néanmoins la rappeler: le 11 février 1997, à l'initiative de Pascale Ferran et Arnaud Desplechin, soixante-six cinéastes appellent à la désobéissance civique. Ils protestent contre la loi Debré et notamment son article premier relatif à la déclaration de séjour des étrangers. Enervement. Le lendemain, ces mêmes soixante-six cinéastes reçoivent une lettre signée d'Eric Raoult, ministre délégué à la Ville et l'Intégration du gouvernement Juppé, les invitant, chacun, à se rendre dans un quartier «sensible» pendant un mois. Yolande Zauberman, par exemple, est affectée à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis)" et Bertrand Tavernier à la cité des Grands Pêchers de Montreuil (Seine-Saint-Denis), afin, dit la lettre, «de mieux apprécier l'ampleur des difficultés économiques et sociales rencontrées par nos compatriotes ["] Vous vous rendrez peut-être ainsi compte que l'intégration, ce n'est pas du cinéma». Dans un premier temps, Tavernier ne réagit pas autrement que par quelques poussées d'énervement médiatique. Mais quelques jours plus tard, il est contacté par certains habitants des Grands Pêchers. Il s'y rend, se retrouve dans une salle comble de 250 personnes qui, explique-t-il en voix off au début de son film, se sont senties «choquées, blessées, offensées par la lettre du ministre». Là, naît l'idée d'un film. Bertrand Tavernier commence à tourner avec son fils Nils dans cette cité construite dans les années 70 et où résident aujourd'hui 3399 personnes. Ils devaient y rester un mois, selon la «commande» du ministre. Ils y séjourneront trois mois.De l'autre côté du périph'n'est pas, de par son origine même, un film ordinaire sur la banlieue. Il ne l'est pas non plus dans son «économie». Car une chaîne de service public, France 2, a joué son rôle. Nicolas Petitjean, responsable de l'unité documentaire de la chaîne, décide en juin de coproduire le film (à hauteur de 1,3 million de francs, chiffre obtenu par nos propres moyens puisque France 2 refuse de le donner) sur la seule base de quelques rushes, d'images non montées. Certes, il ne s'agit que d'un risque limité (un film du très réputé Tavernier est toujours vendable et la gauche venait de gagner les élections) mais le courage est réel.Efficace. Le résultat est là. De l'autre côté du périph' est davantage qu'une réponse camouflet à la provocation de Raoult envers des cinéastes suspects de représenter une «gauche tarama». Il règle efficacement son compte à la formule: «L'intégration, ce n'est pas du cinéma.» Le film aurait pu, en effet, être sous-titré: «Il n'y a pas de problème de l'intégration.»Pendant les vingt premières minutes de son film, Tavernier essaie en effet de centrer son propos sur ce thème de l'intégration, comme un début de piste. Mais cette piste s'arrête vite. Bouba, étudiant et animateur du quartier, résume efficacement la tonalité des témoignages recueillis. «Il n'y a pas d'intégration, tu vis et puis c'est tout. L'intégration, c'est être quelque part et y vivre le mieux possible.» Enquête. Quand certains propos (un patron de bar, un homme avec sa 33 Export...) le remettent parfois sur cette piste de l'immigration mal ressentie, Tavernier réinterroge. Le foyer africain par exemple, que certains accusent de provoquer des problèmes. Mais le commissaire Nicolai, policier républicain, reconnaît qu'il n'y a «pas de problèmes avec ce foyer». On pourrait soupçonner Bertrand Tavernier de ne garder que ce qui nourrit sa thèse. Mais les policiers de base, interrogés eux aussi, n'ont à reprocher à ce foyer que quelques «voitures désossées, bricolées» sur le parking.Bref, au visionnage, rien ne semble permettre de dire que Tavernier ait «bourré du sens» en biaisant ces témoignages. Le film semble avoir été fait à l'instinct (comme le prouve le début chaotique, mi-micro trottoir mi-réponse à Raoult), sans «thèse» ni scénario préétabli. Mais en utilisant le meilleur de l'outil télévision. Comment? D'abord, en questionnant sans cesse, en racontant à la première personne les difficultés de tournage, d'approche des jeunes par exemple. «Dans les reportages, dit Cédric en introduction, les jeunes des cités se font passer pour des cons, on se fait passer pour des gens qui agressent des gens. ["] Je demande qu'une chose, si ton film est fait, essaie de faire voir aux gens qu'on est quelqu'un et qu'on vaut quelque chose.» De ce côté-là, c'est réussi, sans angélisme (les «z'y va» caricaturaux ne sont pas coupés au montage, ils sont expliqués dans la séquence suivante) ni bienveillance charitable outrageuse. Ecoute. Ensuite, le film évite le piège traditionnel de la bipolarité jeunes/flics des JT de 20 heures. Les «corps intermédiaires» (éducateurs, les bénévoles de l'aide au devoir, les profs, les élus...) sont attentivement écoutés. Enfin, les thèmes «sécuritaires», la petite délinquance, sont abordés frontalement. Oui, il y a une économie parallèle, de l'électro-ménager tombé du camion, du shit («des millions de personnes fument du shit» dit Bouba). Oui, comme le disent les flics, les jeunes portent des Nike à 600 balles. «Et alors?», interroge Tavernier avec ses images. Le problème est ailleurs, dans la faiblesse des moyens accordés par l'Etat: les classes qu'on ferme, les logements sociaux qu'on ne construit plus et le chauffage «tout-électrique» qui charge les factures. Avec ce film, on sait non seulement que «l'intégration, ce n'est pas du cinéma», même pas un documentaire télévisé. Pour Bertrand Tavernier, aux Grands Pêchers de Montreuil, c'est tout simplement un faux problème.De l'autre côté du périph', de Bertrand et Nils Tavernier sera diffusé en deux volets («Le Coeur de la cité» et «Le meilleur de l'âme») le dimanche 7 décembre sur France 2 à 22h40 et le dimanche 14 décembre à 22h45 dans la case documentaire Lignes de vie.Emmanuel PONCETDe l'autre côté du périph', de Bertrand et Nils Tavernierhttp://www.liberation.fr/evenement/1997/12/06/de-l-autre-cote-du-periph-selon-bertrand-tavernier_224204De l'autre côté du périph' de Nils Tavernier
Une cité à Montreuil

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