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L'amour est-il un trouble psychique ?

Publié le 19 janvier 2016 par Darouich
C'est un psychanalyste qui le dit: «Les psys n'aiment pas l'amour». Et les patients, souvent, confirment. Caroline, 39 ans, en psychothérapie analytique depuis deux ans, se souvient de l'air contrarié de son thérapeute lorsqu'elle lui a annoncé en pleine séance, avec un enthousiasme débridé, avoir rencontré «l'homme de sa vie»: «Il m'a regardée, les sourcils en l'air et le front plissé, puis m'a posé toute une série de questions du genre: qu'est-ce qui vous séduit vraiment chez lui? Avez-vous pris le temps de bien parler ensemble? Etc. On aurait dit un parent inquiet», s'amuse la jeune femme. Même si cette suspicion était sans doute inspirée par l'histoire familiale et affective de cette patiente-ci, il semble de manière générale que les psychothérapeutes ont de nombreuses raisons de se méfier de l'amour.

Forcément douloureux?

De ce noble sentiment universellement espéré, vénéré, fantasmé, eux ne voient le plus souvent que les affres: couple toxique installé dans la dépendance, obsession envers une personne inaccessible, plongée mélancolique après une rupture, exacerbation du sentiment d'abandon, incapacité à quitter un(e) partenaire maltraitant(e), jalousie destructrice…. Les propos sur l'amour rapportés en séance semblent illustrer la pensée de Freud selon laquelle «nous ne sommes jamais aussi mal protégés contre la souffrance que lorsque nous aimons».Cette vision d'un amour forcément douloureux existait pourtant bien avant l'invention de la psychanalyse, ainsi que nous le raconte avec talent la philosophe Olivia Gazalé dans son essai Je t'aime à la philo (Éditions Robert Laffont). Elle y explore les liens subtils entre nos vies affectives et la pensée d'un Spinoza ou d'un Sartre, et répond en profondeur à des questions aussi essentielles que «le désamour est-il inéluctable?» ou «choisit-on l'être aimé?».

Fils d'Arès et d'Aphrodite

Pour elle, ce risque de «l'amour-souffrance» s'appuie d'abord, en chacun d'entre nous, sur une «culture de la logique passionnelle» dominante depuis des siècles: «En amour, on souffre avant même de le savoir», observe la philosophe. Et d'invoquer les trois grands mythes fondateurs qui hantent notre inconscient: Éros, un dieu de l'amour né de la sensualité (Aphrodite) et de la guerre (Arès) ; la Passion du Christ, qui mêle amour et souffrance ; enfin, le mythe profane de Tristan et Yseult, qui scelle à jamais dans nos esprits l'image d'amants tellement exaltés par la passion qu'ils en meurent.La philosophe rejoint ensuite l'approche psychologique de l'amour lorsqu'elle décrit les souffrances auxquelles celui-ci, dans son essence même, nous contraint: désir de fusion, manque de l'autre et jalousie, prise de conscience de notre solitude ontologique.

«Tout le monde veut aimer»

Le Dr Richard Meyer, somatoanalyste et auteur des Nouvelles Pathologies psy(Éditions Dangles), constate au quotidien la pérennité de ces «symptômes» générés par le sentiment amoureux. Il reconnaît toutefois que, depuis une dizaine d'années, la désolation des patients en ce domaine semble s'être amplifiée. «Au départ, bien sûr, l'amour est le sentiment affectif le plus pur et le plus beau qui soit, admet le praticien. Mais il a tendance à devenir pathologique lorsque nous voulons l'inscrire en émotions, comportements dans la réalité du couple… Alors apparaissent les problèmes de communication, de gestion du quotidien. Aujourd'hui, tout le monde veut aimer, beaucoup se sont libérés sexuellement, mais on bute sur l'expérience du couple… Et on se sépare vite!»Dans le cadre d'une psychothérapie, la manière d'aimer est d'ailleurs un fil rouge permettant de préciser un diagnostic, du type «dis-moi comment tu aimes, je te dirai qui tu es»: «Les personnalités narcissiques ne savent pas l'éprouver, sont incapables d'empathie, explique le Dr Richard Meyer. Les “borderline” attirent l'amour mais ne croient pas qu'un autre puisse les aimer ; les personnalités dépendantes acceptent n'importe quoi d'un partenaire amoureux pourvu qu'on les garde…»Éveiller le sentiment affectif pour le faire vivre déjà à l'intérieur de soi, comme un trésor qu'on aurait à faire grandir avant même de le partager avec un autre, apprendre à ressentir vraiment l'amour dans son corps (sensations, émotions…), est la première étape d'un processus thérapeutique qui peut être long. «Un vrai travail sur l'amour ne peut se faire qu'au cours d'une psychanalyse de plusieurs années», estime le Dr Richard Meyer. Une exploration exigeante, certes, mais qui vaudrait la peine. Pour le psychanalyste, l'amour «est la nouvelle frontière du citoyen moderne, et, dans notre société de maîtrise et de contrôle, comme une dernière grâce qui nous permet encore de nous abandonner».

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