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Nature vivante – la chronique cinéma de Luc Chatel

Publié le 21 février 2016 par Les Lettres Françaises

I

Les délices de Tokyo, film de Naomi Kawase, avec Kirin Kiki, Masatoshi Nagase, Kyara Ushida, 113 mn, en salle.

Dans un minuscule local situé au cœur d’un quartier anonyme de Tokyo, Sentaro, la cinquantaine mutique, passe ses journées à cuisiner l’unique mets qu’il propose aux clients : des dorayakis, spécialité japonaise composée de pancakes et de haricots rouges confits. On devine, dans la répétition et la précision des gestes, le moyen d’évacuer son mal-être. Une rencontre peu ordinaire va tout à la fois exploser sa routine, réveiller de douloureux souvenirs et lui faire enfin affronter cette vie qu’il fuyait.

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Pour Les délices de Tokyo, Naomi Kawase, cinéaste japonaise surdouée de 46 ans (elle a réalisé dix longs métrages de fiction et dix documentaires depuis 1992…) a choisi d’adapter un roman de Durian Sukegawa, An (publié en France par Albin Michel). Ce film a des allures de fable, par la simplicité et la force des personnages qui le portent, et par la morale qui se dégage de leur rencontre. Celle qui va rapidement envahir l’écran et notre esprit, comme elle a possédé celui de Sentaro, est une petite femme rêveuse et fragile, Tokue : à 76 ans, elle veut à tout prix être embauchée par le cuisinier solitaire, qui recherche une vendeuse. Après une série de refus polis et très gênés de ce dernier, elle utilise l’arme fatale, l’an, cette pâte à base de haricots rouges dont on garnit les dorayakis. Après avoir goûté ceux que Tokue lui a laissés, elle qui les cuisine depuis cinquante ans, Sentaro est convaincu : il ne peut pas priver ses clients de ce délice. Il va donc l’embaucher, comme aide-cuisinière. C’est un succès. On fait désormais la queue dans la rue pour acheter ses dorayakis. Ce qui aidera aussi Sentaro à rembourser l’emprunt à vie qui lui a permis d’obtenir la gérance de ce petit commerce de quartier. Jusqu’au jour où le passé maudit de Tokue va la rattraper, et, avec elle, Sentaro, ses clients, et la mauvaise conscience japonaise à l’égard d’une partie de sa population… Sentaro va devoir faire un choix radical, qui va bouleverser sa vie. Il sera pour cela aidé par Wakana, une collégienne quasiment aussi mutique que lui, qu’il avait prise en affection. Trois générations désormais unies dans un combat pour la dignité.

Ce qui renforce la tonalité « fabuleuse » du film, c’est l’omniprésence de la nature, qui semble guider les personnages : omniprésence visuelle, avec les cerisiers, qui, dans ce cadre urbain déshumanisé, offrent une possibilité de beauté, de respiration, de salut ; omniprésence musicale aussi, car s’il n’y a pas de bande originale, le spectateur est en revanche habité par les notes du vent, des grillons, des oiseaux… A plusieurs reprises, Tokue explique à Sentaro et à Wakana qu’elle dialogue avec la lune, les arbres, les oiseaux. Avec les aliments qu’elle travaille, également : elle cuisine comme elle vit, en faisant fi des apparences, en se fiant à son instinct, en guettant le mystère des êtres et des choses, en étant à l’écoute de tout ce qui ne s’exprime pas avec des mots, et qui est devenu pour elle, la paria, la marginale, source de plaisir et de volonté.

II

La terre et l’ombre, film de Cesar Acevedo, avec Haimer Leal, Hilda Ruiz, Edison Raigosa, 97 mn, en salle.

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Dans le premier long métrage du jeune réalisateur colombien Cesar Acevedo, La terre et l’ombre, la nature est également omniprésente, mais elle a plutôt le mauvais rôle. Le film se déroule au coeur d’une région de Colombie, le Cauca, au sud de Cali, qui vit quasi-exclusivement des cultures de canne à sucre. Pour développer leurs exploitations, les propriétaires achètent de plus en plus de terrains. Alicia, elle, ne veut ni vendre la maison où elle vit depuis des décennies, ni partir. Elle y habite avec son fils, Gerardo, sa belle-fille, Esperanza, et son petit fils, Manuel. Leur maison s’est retrouvée cernée par les immenses plants de canne à sucre. Un jour, son fils tombe gravement malade. Elle ne peut s’en occuper, travaillant comme ouvrière agricole, avec sa belle fille, dans les champs où elle passe des journées entières à couper les cannes à sucre à la machette pour une paie de misère. Elle appelle son donc ex-mari, parti douze ans auparavant. Son arrivée va créer un huis-clos encore plus étouffant que la maladie pulmonaire qui épuise Gerardo, cloué au lit.

Fort d’une maîtrise technique impressionnante, qui transforme chaque plan en superbe tableau, où la lumière, la perspective, la composition, les gestes sont étudiés au millimètre, Cesar Acevedo ne nous laisse aucune chance d’échapper à cette double impasse où sont engagés les personnages : celle d’une tension familiale croissante, tissée de non-dits, dont on connaîtra finalement l’issue, et celle d’une pression de propriétaires tout-puissants, dont on devine aisément qu’ils finiront tôt ou tard par détruire ce qu’il reste à cette famille de coin de paradis, en particulier cet arbre somptueux au pied duquel Alfonso avait jadis appris à son fils à reconnaître et imiter le chant des oiseaux.

Luc Chatel



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