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Carnaval de la mémoire

Publié le 22 février 2016 par Les Lettres Françaises

RoseroLe gynécologue Justo Pastor Proceso aurait pu devenir quelqu’un. Étudiant, il se réunissait avec le professeur Arcaín Chivo et ses amis, et leur exposait son projet de « véritable biographie dûment documentée du si mal nommé Libérateur Simón Bolívar ». Mais vingt-cinq ans plus tard, l’ouvrage n’a toujours pas vu le jour et le docteur s’est éloigné de ses confidents. Sa vie sentimentale n’est pas non plus un modèle de réussite : son épouse Primavera le méprise et le trompe avec de jeunes hommes et un général, et ses deux filles lui adressent à peine la parole. Chez le Colombien Evelio Rosero, charisme et grandeur d’âme appartiennent au passé. Si tant est qu’ils aient existé un jour. Dans Le Carnaval des innocents, son second roman traduit en français par François Gaudry, le romancier restaure toutefois temporairement une forme de courage politique. Le temps d’une fête. Le temps d’un carnaval.

Le narrateur du très remarqué Les Armées (Métailié, 2008), déjà, avait un côté grotesque et pathétique. Vieil instituteur libidineux passionné par la cueillette d’oranges – et surtout par la plastique de sa voisine, que cette activité lui permettait d’admirer – il ressemble étrangement à Justo Pastor Proceso. En plus calme. Mais qui sait ce qu’il aurait été pendant les Saints Innocents, « jour des farces, jour de l’eau et des bains purificateurs » ? Peut-être aurait-il lui aussi revêtu un costume de gorille pour effrayer sa femme et se donner l’illusion d’une force perdue depuis longtemps. Peut-être aurait-il eu l’idée de faire construire un char de carnaval anti-Bolívar, ce qui l’aurait plus sûrement mené à la mort que l’attaque de son village de San José par des bandes armées non identifiées. En termes bakthiniens, Justo Pastor Proceso est un peu la face carnavalesque du vieil Ismaël. Son double ludique et politique.

La fête, dans Le Carnaval des innocents, est révélatrice des rapports complexes entre passé et présent dans la Colombie des années 60. Si l’inversion des valeurs s’y manifeste de manière classique à travers de nombreuses descriptions de parades largement arrosées d’aguardiente, c’est en effet dans le surgissement d’un pan oublié de l’Histoire – les violences commises par Simón Bolívar sous prétexte de gagner l’indépendance des colonies espagnoles d’Amérique du Sud – que s’exprime l’originalité d’Evelio Rosero dans le traitement du carnaval. En situant la tragi-comédie de son gynécologue en pleine période de réjouissances et d’excès, il dit la grande fragilité de la pensée critique en Colombie. Son enlisement dans un quotidien dominé par la gestion de la peur, dans un contexte de violence permanente.

Le carnaval de l’auteur colombien est aussi formel. Si la folie douce d’Ismael était dite à la première personne dans un style plutôt bref et homogène, celle de Justo Pastor Proceso est tourbillonnaire et polyphonique. Pourtant à la troisième personne, porté par un narrateur très impliqué mais mystérieux, le récit du Carnaval des innocents a la truculence de Hadriana dans tous mes rêves (1986) de l’Haïtien René Depestre[1], autre grand roman du carnaval.

Anaïs Heluin

Le Carnaval des innocents, Evelio Rosero, Métailié, 303 p., 21 €

[1]   Il vient de publier un nouveau roman, Popa Singer, aux éditions Zulma.



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