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174° - L'incident irlandais.

Publié le 15 juin 2008 par Jacques De Brethmas
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Il n'y a pas si longtemps, confortablement installé dans notre démocratie protectrice, nous écoutions avec affliction les discours de quelques dictateurs exotiques qui comparaient leur opinion publique à un mouvement hostile à leur nation, les partis d'opposition à des ennemis du progrès et de la patrie, et leurs opposants trop bavards à des agents de l'étranger.

Ce bon temps serait-il révolu? En Europe, nos dirigeants évitent autant que possible de consulter les peuples européens sur la future constitution. Il est vrai qu'elle ne doit pas vraiment correspondre à ce que l'opinion publique en attend, puisque chaque fois que ladite opinion donne son avis sur la question, il est négatif. La Hollande, la France, et maintenant l'Irlande ont clairement exprimé leur refus du machin qui se prépare.

Mais les intérêts en jeu sont trop gros pour qu'on continue à se soucier de démocratie. Alors, au lieu de changer le machin dont personne ne veut, on change son mode d'adoption pour faire passer la pilule par tous les moyens. Sarkozy le premier a réussi à faire passer par voie parlementaire une constitution qui n'a en rien été expurgée des motifs de son refus de 2005 par le peuple français, les Pays Bas cherchent une faille constitutionnelle pour en faire autant, et voilà l'Irlande qui se joint au concert du refus de manière si irrémédiable qu'on pense déjà sérieusement à se passer d'elle pour continuer à construire cette Europe dont seuls veulent une minorité de dirigeants.

Ce qui me dérange, ce sont les écarts de langage, en particulier ceux de monsieur Sarkozy... Lorsqu'un peuple vote comme ça l'arrange, c'est « l'expression populaire » (même si c'est le parlement qui a voté à l'inverse du peuple), mais lorsque l'Irlande vote à rebrousse-sarko, c'est « l'incident Irlandais ».

Grave. Très grave. Nous voilà parti dans les dérives de vocabulaire qui vont nous conduire rapidement à désigner comme des coupables « des ennemis de l'ordre européen », des « ennemis de la révolution du petit livre vert » que l'on va rapidement exclure, mépriser, ignorer au mieux, persécuter au pire.

Car si les « nonistes » sont assez maladroits dans leur expression, -les plaidoyers les plus virulents pour le non en Irlande ont été produits par les cathos pour éviter le mariage homosexuel-, le sentiment populaire n'est pas sur cette longueur d'onde. Il est intelligent et structuré, mais on tue sa communication dans l'oeuf.

Les Européens ont très bien compris qu'accepter cette constitution qui définit le mode économique de l'Europe au lieu de laisser les peuples en décider eux-mêmes à chacune de leurs élections, c'est ouvrir l'Europe à l'invasion des mutants de Wall Street dont l'immense majorité ne veut pas parce qu'elle n'y a aucun intérêt.

En dépit des affirmations « officielles », les Européens qui ont voté contre cette constitution sont pour la majorité des pro-européens convaincus. La frange nationaliste butée à laquelle on essaie de les assimiler ne doit pas dépasser quinze pour cent de leurs suffrages.

Si ces électeurs votent contre ce qu'on leur propose, c'est justement parce qu'ils ont une haute idée de ce qu'ils pourraient obtenir d'une Europe faite pour eux et par eux, d'une Europe sociale dont ils contrôleraient les leviers et tireraient les bénéfices, et qu'ils voient bien que cette constitution qu'on leur propose, qui n'a de simplifiée que l'étiquette, est tout le contraire de ce qu'ils souhaitent.

Elle transformerait leur Europe en champ de manœuvres pour les spéculateurs de tous poils, en ferait une succursale anonyme du non-droit ultralibéral et fondrait leur civilisation des Lumières dans l'abîme obscur et dogmatique des adorateurs de Wall Street.

Mais cela, personne ne sait le dire, personne ne trouve les mots pour le dénoncer, et les micros, soigneusement sous contrôle, ne se tendent pas vers les rares orateurs qui le clament. On s'attaque à leur image, on décrédibilise ce qu'ils représentent et les résultats qu'ils obtiennent en qualifiant « d'incident irlandais » la victoire de leurs idées dans un pays dont l'histoire justement, montre qu'il sait très bien ce qu'il veut et ne s'en est jamais laissé raconter par ses envahissants voisins.

Alors, alerte à la novlangue, à la réécriture des valeurs, à l'invasion des clones spéculateurs, au mépris de l'expression citoyenne.

D'ailleurs, si on devait douter des vraies intentions des institutions européennes sur l'aspect réel de leur plan social, la décision prise cette semaine justement par le Conseil de l'Europe de « limiter la durée du travail à 60 heures hebdomadaires » (soixante, vous avez bien lu) tombe à point nommé pour illustrer le propos!

Dans leur grand bonté, les euro fonctionnaires ont fixé une limite entre le camp de travail et le camp d'extermination. Merci mon prince! En même temps, notre gouvernement, qui continue à, proclamer que les 35 heures « restent en vigueur » s'apprête à légiférer pour que ce principe soit vidé de toute valeur légale: « les partenaires sociaux pourront négocier à leur guise la durée du travail ».Heureusement que l'Europe a posé une borne à soixante heures! Merci l'Europe!

Xavier Bertrand vient de le confirmer à « la convention sociale de l'UMP » qui vient de se tenir à la mutualité.

Il y a des mots qu'on ne devrait jamais mettre dans la même phrase de crainte qu'elle n'explose. « Cuisine anglaise », « Vatican, liberté sexuelle » par exemple. Ou bien « social UMP ».

N'y a-t-il pas une étrange convergence entre toutes ces mesures « sociales » prises la même semaine à Bruxelles et à Paris?

Le Point, hebdomadaire peu suspect de gauchisme subversif, titrait cette semaine: « Sarko contrôle-t-il les médias » pendant que Libé portait à sa une « PPDA renversé par une Ferrari ».

L'information sujette à caution et dictée par le gouvernement devient à ce point omniprésente que la presse pourtant bien disposée s'en offusque. Pourtant, les occasions de dénoncer les dérives sont nombreuses et quotidiennes et ne sont pas toujours relevées.

Ainsi par exemple, Dominique Bussereau, secrétaire d'état aux transports, ne lit pas les journaux. Il devrait. Le 4 juin, le Canard Enchaîné, page 3, consacrait à la ligne A du RER un article très documenté dans lequel il expliquait que la situation de cette ligne de train, déjà fortement saturée, allait littéralement exploser après la construction de la nouvelle tour Signal de la Défense, qui représentait à elle toute seule un afflux de plus de 50 000 travailleurs, habitants et visiteurs quotidiens. Un « malencontreux hasard » veut en effet que cette malheureuse ligne A constitue justement le lien le plus direct de cette tour vers Paris-centre....

Les auteurs du projet y avaient bien pensé, mais... Le Canard prenait la peine d'expliquer comment et pourquoi le prolongement de la ligne Eole depuis St. Lazare, prévu dans le cadre de cette construction, avait été ajourné au mieux à 2020, comment le projet de création de plusieurs lignes de tramways avaient été classé sans suite, et avec quelle obstination on évitait d'envisager une nouvelle ligne de métro transdépartementale déjà réclamée par diverses municipalités environnantes dont la couleur politique faisait tache sur le fond bleu des Hauts de Seine.

Eh bien, le lendemain, dans une étude sur l'impact de l'augmentation du prix de l'essence sur la vie des Français, Dominique Bussereau donnait la version officielle de la situation: Interviewé sur France-Info en réponse à un provincial qui se plaignait de la fermeture de la gare de sa ville, il répondait à l'insolent qu'il n'avait qu'à prendre les transports en commun, attendu que « la France était le pays d'Europe le plus performant en matière de transports en commun ».

Le pouvoir a parlé. C'était la version officielle. Fermez le ban.

La langue de bois bientôt rétablie dans les programmes scolaires?

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http://mccabinet.wordpress.com/2008/06/06/direct-soir-direct-matin-naturaliser-le-sarkozysme/

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