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L'âge de l'héroïne, de Quentin Mouron

Publié le 22 juin 2016 par Francisrichard @francisrichard
L'âge de l'héroïne, de Quentin Mouron

Les titres de romans policiers sont souvent tout un poème. Jean-Patrick Manchette avait intitulé un de ses opus, Morgue pleine, et A.D.G. l'un des siens Le Grand Môme. Plus récemment, Maxime Chattam a donné pour titre Le coma des mortels à l'un de ses polars. Le titre du roman de Quentin Mouron, L'âge de l'héroïne, s'inscrit dans cette tradition, où les bonheurs d'expression et les mots consonnants jouent avec les références.

Dans ce roman, il y a en fait trois héroïnes et un héros: une libraire berlinoise de 70 ans, Mlle Schulz, spécialisée dans les livres anciens, une serveuse de fastfood américain de 17 ans, Leah, opérant dans une petite ville du Nevada située au milieu de nulle part, une drogue, la plus âgée des trois, puisqu'elle a été découverte fin XIXe...et, comme il se doit, un détective, Franck, dont le flair s'est perdu dans les fantasmes de l'âge...

Le roman commence par une ouverture baroque qui a pour cadre la librairie du Nouveau Monde de Mlle Schulz à Berlin. Franck, bibliophile éclairé, sniffe un trait de cocaïne à même la couverture du Tanzai et Néardané de Crébillon fils (dans l'édition Pékin Lou-Chou-Chu-La de 1734), avant de trousser la vieille libraire très portée sur la poésie (Ouvrez-moi le cul et fermez votre gueule), non sans avoir, au préalable, ôté sa chevalière...

Retourné sur place pour récupérer sa bague oubliée, Franck découvre Mlle Schulz décapitée, la tête posée sur un plateau d'argent. Son petit doigt lui dit que c'est la signature d'un dandy, bibliophile comme lui, alors que c'est en fait le crime d'un récent converti à l'islam, qui, ayant vu dans la devanture une édition originale du Mahomet de Voltaire, n'a pas obtenu de Mlle Schulz qu'elle l'en retire...

Le lecteur est prévenu. L'intuition de Franck n'est plus ce qu'elle était. Aussi quand Brad Medley se fait voler un arrivage d'héroïne et lui demande de trouver ceux qui l'ont doublé et de retrouver la blanche marchandise, le même lecteur n'est-il pas autrement surpris que Franck ait bien du mal à démêler le vrai du faux dans cette histoire de vol et se fourvoie allègrement quand il se rend à Tonopah, Nevada, pour enquêter.

Les autres personnages de ce vaudeville appliqué sur la tragédie sont du même acabit que lui. Quentin Mouron laisse libre cours à sa verve pour les décrire et leur donner vie et c'est sans doute là que réside l'intérêt de son polar noir et déjanté, c'est-à-dire dans l'atmosphère burlesque qui en résulte et qui réjouira les amateurs:

- La serveuse du Jenny's Dinner: Leah, à première vue, incarne la lettre et l'esprit du fastfood américain: un accueil chaleureux, souriant, fardé, des cheeseburgers savoureux et des pipes dispensées avec empressement, presque avec grâce.

- Cobby, le chauffeur de Franck: Un diable anesthésié, gluant. Il n'y a rien d'humain dans ce regard, rien de charnel. Un diable auquel on aurait retiré la séduction, émoussé les poignards, refroidi les grills. La souffrance ne l'émeut pas. Ni la beauté. Ni la grandeur. Il est celluloïdal, tout de toc.

- Ray Obston, le parrain de Leah, ancien motard, dealer, braqueur, apparemment rangé: Il suffit de le regarder s'activer autour de son motor-home en ruines, galérer chaque mois pour trouver de l'argent, ramener scrupuleusement ses canettes vides au supermarché proche. Personne ne se hasarderait à flairer sur sa vareuse trouée, reprisée, sablonneuse, le gangster de grande classe, le bandit extatique.

L'intrigue, dans ces conditions, semble bien accessoire. Après l'ouverture baroque, le  développement  en est en quelque sorte la suite classique ... et les rebondissements ne font que souligner le manque d'héroïsme des protagonistes à l'exception peut-être de cette Leah de 17 ans, à laquelle le titre du polar fait entre autres allusion et dont l'espace de liberté se réduit à un placard sous le poster d'Elvis, de Marie et de Bob l'Eponge...

Francis Richard

L'âge de l'héroïne, Quentin Mouron, 144 pages, La Grande Ourse

Livre précédent chez le même éditeur:

Trois gouttes de sang et un nuage de coke (2015)

Livres précédents chez Olivier Morattel Editeur:

La combustion humaine (2013)

Notre Dame de la Merci (2012)

Au point d'effusion des égoûts (2011)


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