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Paul bedel 2016

Par Catherine école-Boivin
PAUL BEDEL 2016

Je vous offre les premières lignes de

"Mes vaches sont jolies car elles mangent des fleurs".

Paul Bedel

LA TRACE

 Après mon livre, Testament d’un paysan en voie de disparition, on me croyait mort. Pourtant le matin, j’ouvre toujours mes lettres au petit-déjeuner. Mes journées à mon âge ne sont pas longues. Elles commencent tard pour mes visiteurs, mais je me lève pourtant à la même heure, l'heure solaire, du coup ils ne trouvent pas mon poêle allumé. Ils grelottent et ça m’amuse. Mon poêle à bois, tout comme moi, à mon âge, met du temps à se mettre en route. La pièce Je se réchauffe un peu, de toute manière à quatorze degrés, le corps humain ne gèle pas, encore moins celui d’un chat. Le nôtre dort sur le meilleur coussin et la meilleure place près de la fenêtre dans notre petite maison d’Auderville. Il regarde la mer. J’habite depuis ma naissance le 15 mars 1930 sur une terre à cailloux, une presqu’île entourée de tout ce qui semble nécessaire à une vie, de l’air mais aussi un paysage. Les gens de dehors t’apprennent qu’il est beau. Toi tu n’en sais rien, tu fais partie de lui, ensuite, beau, ça on peut pas dire que je le sois, crochu et paysagé si je puis dire, je lui ressemble, le vent m’a modelé et me modèle encore à la façon d’ici. Puissant, il te rabat la goule et tu baisses la tête, plus fort tu ne peux pas. Je ne suis pas mort, c’est vrai, mais je deviens vieux peu à peu, je mouronne doucement. Tu veux que je te raconte comment le vieux bonhomme se sent vieillir ? Je veux bien, mais sache que j’ai conscience que m’a vie n’a servi à rien, et que si en la racontant, elle doit servir à quelqu’un ou à quelque chose, ce n’est pas pour que je laisse une trace de moi. Mais plutôt, une trace de ma terre. Car rien ne m’est arrivé d’extrêmement racontable, je ne suis ni une vedette, ni une star et encore moins quelqu’un qui pense. Ce qui m’est arrivé ce sont les choses qui arrivent aux vivants, vraiment vivants. Je n’ai pas d’instruction, j’ai mon bonnet d’âne, mon certificat non pas d’études, mais de bourricot. Je me suis inquiété longtemps de ne pas avoir eu ce maudit certificat. Mais avec du recul, j’ai conscience que l’école nous empêche la nature. Les gens instruits s’enfuient dans les livres et oublient la terre. Dans mon existence, rien de fabuleux, rien n’a permis que je sois un petit peu connu ou reconnu et c’est très bien ainsi. L’eau de ma vie, qui s’écoule ne doit pas s’enfermer, elle doit pouvoir rester libre, passer entre les doigts et le sable, repartir à la terre. Je pense que mes visiteurs, ce 31 décembre 2015, j’ai offert douze mille cent tasses de café et des poussières, pas des petites poussières quand même, chacun a son importance, sont venus chez moi, pour comprendre cette liberté qui s’est mise en moi. J’ai choisi ma vie sur la terre de mes ancêtres, j’ai choisi ma vie, vois-tu je suis resté non pas maître du temps, mais de mon temps. Je veux bien encore te raconter, parce que on a plusieurs vies c’est vrai, mais j’aimerais te confier celle qui m’arrive actuellement. Celle de devenir vieux. On a plusieurs vies, mais que c’est au final la même. Je ne suis rien et je veux rester rien avec ma terre. La vie doit couler comme l’eau dans les mains, ou l’eau dans une mare, elle doit rester libre, tu comprends ? Quand les gens ne se sentent plus libres comme moi, alors ils se tournent vers le mal. Ils se perdent. Moi dans mes champs, dans mes champs de vie, j’ai été enfermé mais j’ai toujours pu repasser la barrière, parce que la barrière je la connais, c’est moi qui la fabrique, j’en fabrique les ferrures et les planches.


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