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Augmenté(e)

Publié le 21 août 2016 par Rolandlabregere

Voilà un mot à qui l’été a bien profité. Sa banalisation totale est en marche. Profitons-en, avant que l’automne n’arrive, pour en dire quelques mots. Dès qu’un mot (et les usages qui lui sont attachés) s’attarde dans nos conversations, il est prudent de regarder d’où il vient. La capacité d’une langue à fonctionner selon des besoins émergents est infinie. Les comptoirs des bistrots génèrent plus de trouvailles que les commissions de terminologie.

La galaxie numérique est à l’avant-poste du remue-ménage lexical. C’est en effet grâce au jeu Pokemon GO que la réalité est devenue augmentée pour le grand public. L’expression doit à la diffusion quasi planétaire de ce jeu de sortir ainsi de la confidentialité dans laquelle elle était tenue. Les joueurs de Pokemon GO procèdent par petits groupes, avancent selon des trajectoires d’apparence aléatoire les yeux rivés sur leur smartphone. Nous en avons croisé dans les parcs, en centre-ville, dans les lieux historiques où ils se glissent sans vergogne. Il s’agit de capturer des Pokemon, petites créatures qui ont tenu le haut du pavé médiatique au cœur des années 1990. A cette époque, il n’était pas question d’augmenter la réalité. D’autres choses augmentaient (déjà) sans l’assentiment général comme le chômage, la lepénisation des mentalités, la défiance envers les politiques. La question de l’augmentation de la réalité ne gambadait pas dans le territoire de l’imaginaire populaire.

Le Pokemon Go est un jeu qui fait monter les enchères. Les spécialistes des usages du numérique y voient une possibilité d’augmentation du lien social, une possibilité d’activer une culture de la transmission sans compter avec l’augmentation des relations intergénérationnelles. La pratique du jeu génère néanmoins des incidents dont personne n’avait jusqu’alors imaginé la possibilité ni même d’ailleurs l’augmentation. Certains lieux de mémoire ont été pris comme espace de jeux. Preuve s’il en est que l’absence de connaissance de faits de l’histoire et du sens qu’ils génèrent n’augmente pas la compréhension du présent.

Avant la vogue du Pokemon GO, le terme augmenté est un adjectif que l’on retrouve bien sûr dans les notions de «réalité augmentée» et «d’humanité augmentée» mais l’usage est l’apanage de la tribu des homo numericus. L’intégration de l’informatique miniaturisée à l’ensemble des environnements physiques (urbains, naturels, humains…) a peu à peu élargi le champ de cette réalité. Eric Sadin voit dans cette nouvelle réalité les éléments d’un «complément cognitif supérieur ». Il ne s’agit pas d’une réalité virtuelle, mais bien d’une projection d’informations et de modèles perceptifs sur le réel (l’environnement physique) facilitant et simplifiant son interprétation. La presse en révélait son arrivée en présentant les innovations que permet cette démarche de surréalité. Coup de jeune sur les visites de châteaux titrait Le Monde (10/04/2016) pour présenter HistoPad, une start-up créée en 2013 dont une application ré-enchante la visite de  monuments et musées grâce à l’utilisation d’une tablette. Histopad « produit de la visite augmentée dans les lieux culturels : création de parcours pour les visiteurs et grâce à l’utilisation d’une tablette proposent une immersion dans des espaces entièrement  reconstituées en 3D et visitables à 360°. La technique permet de voir l’invisible, le passé disparu qui est recrée. » Dans son édition du 06/09/2014, Le Monde avait consacré un article aux changements de comportements des touristes qui seraient liés aux performances des plates-formes de notation dans les hôtels, dans les restaurants et les logements saisonniers, L’article met en avant des ressources de « la réalité augmentée ». Il s’agit pour un internaute d’avoir accès à des informations numériques en temps réel mises en ligne par un autre internaute. L’évaluation du service ou du sourire de la crémière augmente l’instantanéité du coup de gueule.

Eric Chevillard, dans son roman Du hérisson (éditions de Minuit, 2012) dont le lecteur signataire de ces lignes affirme qu’il est impossible à résumer, n’a pas attendu les Pokemon pour montrer combien le bestiaire du héros décuple son imagination. Le personnage central décrit par exemple les sensations que procure la morsure d’un congre alors qu’il s’efforce de «dégager le poisson des mailles du filet qui l’emprisonnaient » (p. 147). Une épine « s’enfonça cruellement dans la pulpe de son doigt » ce qui incite le personnage à expliquer combien il se sentait ainsi « augmenté ». « Il ne me déplaît pas de savoir mon squelette augmenté de cette arête. Cela fait de moi un triton. Que m’importe que l’histoire littéraire ne daigne pas retenir mon nom si je demeure une énigme éternelle pour la paléontologie. A cet égard, je peux sans doute regretter qu’en me piquant tout à l’heure mon hérisson naïf et globuleux n’ait pas passé son aiguillon dans mon doigt ». (p. 149). Si le piquant de la fiction augmente l’attention du lecteur, rien n’indique toutefois que la réalité augmentée fait grimper l’espérance de bonheur. La fiction rejoint bien la réalité : une nouvelle fois, le gouvernement a annoncé que les impôts de certains contribuables n’augmenteraient pas. C’est le bluff qui est augmenté.


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