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Du pain et des jeux de cirque...

Publié le 23 août 2016 par Raphael57

Du pain et des jeux de cirque...

En ce mois d'août qui nous promet encore quelques journées de grosses chaleurs dont on fait beaucoup de cas, j'ai voulu réagir à mon échelle au traitement de l'actualité par les médias et à l'affaiblissement de l'intérêt des Français pour la politique de la cité. En effet, entre le début du championnat d'Europe de football en France et la fin des jeux olympiques à Rio, j'ai eu le désagréable sentiment que l'actualité sportive avait évincé à peu près tout le reste... c'est-à-dire l'essentiel et que cela ne dérangeait pas grand monde !

Plus généralement, sur le long terme, il me semble qu'entre deux événements sportifs dont on veut absolument faire une cause nationale avec ses héros, on insère vaguement quelques lignes ou images concernant le fonctionnement de la Res publica.

La victoire des ludi circenses

Dans un bulletin d'actualités de 10 minutes diffusé le soir sur LCI, en utiliser 6 pour diffuser des résultats sportifs des JO et/ou décrire l'ambiance au sein des zones de regroupement des fans de football (rebaptisées "fan zones" pour en ôter l'image pas vraiment d'Épinal de bovins dans l'enclos) me semble disproportionné... d'autant qu'au même moment se produisaient quelques événements mineurs dans l'actualité économique et politique : brexit, banques italiennes au bord du précipice, licenciements massifs, coup d'État raté, etc.

J'entends déjà ceux qui m'objecteront la nécessité pour le peuple de s'aérer les neurones en ne pensant pas tout le temps aux misères de ce bas monde. Mais fallait-il pour autant passer sous silence les bonnes nouvelles sérieuses (le salaire minimum allemand n'a pas entraîné de licenciements massifs comme le prétendait le patronat, les inspecteurs de l'IGAS ont réhabilité les 35h, etc.), c'est-à-dire autres que la baisse du chômage pilotée fort opportunément par François Hollande juste avant la primaire socialiste ?

Mais pendant que le peuple avait les yeux tournés vers ses ludi circenses et s'est interdit de réfléchir, les nuages à l'horizon économique se sont accumulés pour donner un front menaçant. Quant à l'horizon politique, en dehors des primaires passionnantes que nous promettent les deux principaux partis politiques français et qui témoignent du marasme politique dans notre pays, ce sont les attentats qui défraient la chronique. Avec à chaque fois les mêmes cris d'indignation et d'incompréhension, alors que beaucoup de choses ont été clarifiées par des personnes et des médias sérieux ; j'avais moi-même pris la plume électronique à ce sujet.

Mais encore faudrait-il que ceux qui nous tiennent lieu de gouvernants admettent que leurs visions de la nation, du multiculturalisme, de l'économie et de l'Europe sont erronées ou plus exactement ne répondent très souvent qu'aux intérêts d'une minorité agissante au détriment de la majorité (encore) silencieuse. Dès lors, toutes les marches blanches du pays, pour légitimes qu'elles sont, ne pourront malheureusement rien contre une politique de gribouille qui nous enfonce toujours un peu plus dans l'ornière. Pire, ne constituent-elles pas la meilleure preuve de la perte de légitimité des partis politiques ? Albert Einstein disait d'ailleurs fort à propos que "la définition de la folie, c'est de refaire toujours la même chose, et d'attendre des résultats différents".

Le despotisme démocratique

Autour de nous, certains ne semblent même plus s'occuper de ces questions, peut-être trop habitués qu'ils sont à vivre dans la crise permanente et à oeuvrer en priorité pour leurs intérêts privés. C'est ce que Tocqueville avait déjà mis en exergue au XIXe siècle en écrivant une analyse très fine et circonstanciées de la démocratie en Amérique ; il en déduisait que la démocratie avait tendance à dégénérer en une forme de despotisme :

"Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?"

Mais je crains fort que nos cigales ne découvrent pas avant l'hiver l'état économique, politique et sociale du pays ; et à ce moment ils penseront aux sports d'hiver et à leurs prochaines vacances d'été... Et aux mauvaises langues qui diront que je joue les Cassandre, je répondrai simplement que je fais preuve de réalisme... même en été !

Orwell nous avait aussi prévenus...

Dans l'univers totalitaire évoqué par George Orwell dans son roman 1984, la langue a été attaquée dans ses fondements en ce qu'un novlangue s'est substitué à elle et permet désormais de vider de leur sens les mots. Cela dans le but de produire une vidange complète des cerveaux, que l'on pourra ensuite facilement remplir avec les slogans vides du Parti unique.

Laissons la parole à Orwell pour nous décrire la vie intellectuelle en Océania : "il existait toute une suite de départements spéciaux qui s'occupaient, pour les prolétaires, de littérature, de musique, de théâtre et, en général, de délassement. Là, on produisait des journaux stupides qui ne traitaient presque entièrement que de sport, de crime et d'astrologie, de petits romans à cinq francs, des films juteux de sexualité, des chansons sentimentales composées par des moyens entièrement mécaniques sur un genre de kaléidoscope spécial appelé versificateur."

Dans son roman d'anticipation, Orwell a vu juste dès 1948, puisque après le sport, les faits divers et les sujets ayant trait à la psychologie de bazar ("ma vie au travers des selfies", "pourquoi je suis débordé", "comment lâcher prise", etc.), nos journaux sont désormais remplis de pages entières consacrées à l'astrologie et à la météo de la semaine. Tout ça pour nous expliquer qu'en été il fait chaud.

Le Tittytainment

Dans L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes (Climats, 1999), Jean-Claude Michéa analyse de façon pertinente le monde du divertissement dans lequel nous sommes entrés depuis les années 1980, tournant du siècle qui a marqué la victoire de l'idéologie néolibérale dans toutes les disciplines, à commencer par l'économie. À l'analyse critique émancipatrice que l'école cherchait à apprendre à nos parents pour en faire des citoyens actifs (Cf. Condorcet), succède un enseignement de l'ignorance indispensable pour éviter la révolte au sein du système capitaliste actuel.

Il base une partie de sa démonstration sur le concept de tittytainment, mot-valise employé par Zbigniew Brzezinski lors d'une conférence qui s'est tenue en 1995 sous l’égide de la fondation Gorbatchev. Il s'agissait de fournir une réponse à une évolution perçue comme inévitable par les leaders politiques et économiques : 80 % de l'humanité deviendra inutile au système capitaliste, car les 20 autres pourcents suffiront à maintenir l'activité économique mondiale ; comment gouverner les Hommes dans ces conditions ? Par le tittytainment bien sûr - version moderne de l’expression romaine Panem et circenses - c'est-à-dire par un savant "cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète".

D'où l'enseignement de l'ignorance dans nos écoles, le développement d'émissions de télévision abrutissantes et des journaux télévisés sans contenus informationnel ! Bref, un retour à la société du spectacle décrite avec brio par Guy Debord en 1967. De Juvénal à nos jours, le moyen de faire perdurer une société déclinante (décadente ?) est par conséquent toujours le même, mais il n'empêche pas l'effondrement final. À bon entendeur, salut !

N.B : ceux qui s'intéressent encore à la Res Publica, peuvent visiter le site d'Acrimed qui fait un énorme travail de décryptage et de critique constructive du fonctionnement des médias.


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