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« on ne respire plus le même air qu’avant »

Publié le 27 août 2016 par Blanchemanche

Entretien 24 août 2016Joëlle ColosioDirectrice de l’ADEME Île-de-France«  ON NE RESPIRE PLUS LE MÊME AIR QU’AVANT »Quand s’est-on posé la question de la qualité de l’air ?D’abord dans les années 1950 avec les épisodes de smog londonien. Ce brouillard épais, dû à l’utilisation massive de charbon par le chauffage, a causé à l’époque des milliers de morts. En France ensuite, dans les années 1970, avec les vagues de pluies acides liées aux émissions industrielles. On a assisté à l’acidification des lacs et des rivières, mais aussi des forêts. La plus touchée fut la forêt vosgienne, ses sapins. Les grandes industries françaises, mais aussi celles d’Europe de l’Est, émettaient de l’oxyde d’azote et du soufre en quantité abondante. Il y a eu une prise de conscience de la part des pouvoirs publics qui ont décidé à la fois de surveiller l’air et d’engager des actions pour réduire les émissions polluantes des entreprises. L’Agence française pour la maîtrise de l’énergie a vu le jour. Après la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, le dispositif de surveillance de la qualité de l’air en France s’est structuré de façon intéressante autour d’une gouvernance associant l’État, les collectivités, les entreprises et les associations pour qu’existe une vraie transparence. L’État a créé une agence pour la qualité de l’air visant à réduire les émissions industrielles. En 1992, l’Agence pour la qualité de l’air, l’Agence pour la maîtrise de l’énergie et l’Agence pour la récupération et l’élimination des déchets ont fusionné pour devenir l’ADEME, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie.Que traquait-on alors ?On a suivi ce qu’on savait mesurer avec des appareils dédiés, des traceurs de la pollution industrielle, de la pollution par le chauffage et de la pollution automobile. Il était aussi important de distinguer les sources fixes, essentiellement les rejets des usines, des sources mobiles, dues à la circulation. Pour l’essentiel, on a surveillé les dioxydes de soufre et d’azote, les particules et les aromatiques, c’est-à-dire des composés organiques volatils. Certains composés sont liés au chauffage et à l’activité industrielle, comme le dioxyde de soufre. D’autres à la circulation, comme les oxydes d’azote. Et certains, par exemple les particules, aux deux. On mesurait aussi la quantité de plomb dans l’air car les carburants en contenaient. À côté de cette surveillance, des travaux de chercheurs dans le domaine sanitaire montraient que la plombémie augmentait chez les enfants. Les Américains l’ont constaté et ont interdit le plomb dans les années 1990. L’Europe a suivi. On a observé une diminution du taux de plombémie chez les enfants, totalement corrélée avec la disparition du plomb dans les essences. L’air qu’on respire aujourd’hui est-il plus pur qu’à l’époque des Trente Glorieuses ?On ne respire plus forcément le même air qu’avant. Le plomb a disparu. En revanche sont apparues des particules inhalables ultrafines, d’un diamètre inférieur à 0,1 micromètre. Elles peuvent être carbonées, donc cancérogènes. Il y a trente ans, avec le charbon, elles étaient plus grosses. On s’est intéressé à cette frange de particules, de plus en plus petites, car elles entrent de façon très profonde dans l’appareil respiratoire et peuvent migrer dans le sang et aussi dans le cerveau.Certains épisodes de pollution de l’air ont-ils accéléré la prise de mesures ?Entre 1950 et aujourd’hui, les normes sont devenues plus sévères. Les émissions industrielles ont été « traitées » : on a travaillé avec les intéressés pour construire des usines « propres ». Les sources fixes, les grandes chaufferies, tout cela s’est beaucoup amélioré. Il reste aujourd’hui à réduire les émissions mobiles et celles provoquées par le chauffage individuel. On peut noter deux faits marquants : d’abord la directive sur l’ozone en 1992, qui fixe pour la première fois des valeurs seuils à ne pas dépasser – un niveau en moyenne annuelle et un niveau journalier. L’autre date majeure fut la canicule de 2003. Au-delà de la chaleur, des épisodes de pollution atmosphérique ont gravement touché les personnes souffrant d’insuffisance respiratoire. Plusieurs études ont aussi révélé les dangers sanitaires liés à la pollution de l’air. Le rapport CAFE (Clean Air for Europe) a ainsi chiffré le nombre de morts par pays ou l’abaissement de la durée de vie dans les pays de l’UE – il est estimé à 9,5 mois en France. Épidémiologistes et toxicologues ont aidé à la prise de conscience, notamment par rapport aux particules carbonées. 2013 constitue un tournant en raison de la classification par l’OMS des particules carbonées de diamètre inférieur à 10 micromètres (PM10) parmi les cancérogènes certains pour l’homme. En 2015, l’INSERM estime entre 1 et 2 milliards d’euros par an le coût de la pollution de l’air pour la Sécurité sociale. Quelles sont les armes pour lutter contre la pollution de l’air ? À très court terme, en cas de pic de pollution, on prend des mesures d’urgence. La circulation alternée, les interdictions de circuler. Agir au moment du pic, c’est diminuer les émetteurs : l’été, essentiellement le trafic automobile ; s’y ajoutent en hiver les chauffages individuels, surtout les appareils anciens qui émettent des particules et des hydrocarbures. Mais ce sont les mesures de long terme contre la pollution chronique qui présentent le plus d’enjeux en termes sanitaires : il faut agir en prévention. D’où l’apparition en Europe des low emission zones, ou zones à faibles émissions, à l’intérieur desquelles la circulation est restreinte. Dans la foulée de la loi de 2015 sur la transition énergétique, les premières arrivent en France, notamment à Paris.Doit-on limiter nos déplacements ?Il faut éviter « l’autosolisme » dans les grandes villes. Préférer la voiture partagée à la situation où l’on est seul dans l’habitacle. Aujourd’hui, les vélos électriques offrent de nouvelles solutions de mobilité. Une voiture reste 95 % du temps dans un garage. Ce n’est rentable pour personne d’avoir une auto qui dort. Elle occupe de la place, elle vieillit, consomme de la matière. Partager son véhicule est une piste. Comme le tramway et aussi l’interconnectivité. On recourt à l’open data avec son téléphone mobile pour savoir comment se déplacer avec le bon outil de mobilité. Est-ce que je prends mon vélo, un vélo électrique, ou les transports en commun, ou un véhicule pour effectuer le dernier kilomètre ? L’air qu’on respire est-il uniforme ?Il faut distinguer l’air intérieur de l’air extérieur. À l’intérieur, on a l’impression que tout va bien quand on est calfeutré. C’est une illusion. Prenons la voie publique. La personne la plus exposée n’est pas le cycliste ou le piéton qui marche sur le trottoir, mais l’automobiliste dans sa voiture. Si la circulation n’est pas fluide, les gaz d’échappement de la voiture de devant entre dans le système de ventilation de son véhicule. Après l’automobiliste, c’est le passager du bus qui est le plus vulnérable. Les cyclistes, eux, sont à l’air. Le bénéfice cardiovasculaire lié à leur activité physique est plus important, même s’ils respirent un air pollué. Quant au piéton, c’est lui le moins exposé car les polluants sont dispersés avant d’atteindre le trottoir.S’agissant de l’air intérieur, il est important qu’il soit renouvelé, que les systèmes de ventilation ne soient pas obstrués. Même si on ne sent rien dans la pièce, il peut exister une pollution. Les traces de pesticides ou d’engrais pour les plantes, l’encens, les bougies, le tabagisme, tout cela compose le cocktail d’un air intérieur pollué. Mais surtout, gare aux appareils à gaz – gazinière, chauffe-eau – qui, s’ils sont mal réglés, peuvent émettre du monoxyde de carbone, un gaz inodore et mortel.Comment bien s’oxygéner dans sa vie quotidienne ?Chez soi, aérer, entretenir ses appareils, isoler son logement, privilégier un appareil de chauffage performant. Quant à la voiture, posons-nous cette question : en ai-je vraiment besoin ? L’activité physique est d’abord profitable à celui qui l’exerce, mais les autres en bénéficient également par ricochet. Pour passer le cap de la transition énergétique, il faudra compter pour moitié sur la technologie, pour moitié sur le changement de nos comportements.  
Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO
Joëlle Colosio, Directrice de l’ADEME Île-de-Francehttp://le1hebdo.fr/numero/118/on-ne-respire-plus-le-mme-air-qu-avant-1766.htmlAutres articles parus dans le 1

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