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Comment les All Blacks marquent ? – Revue technique #2

Publié le 02 septembre 2016 par Sudrugby

Nous continuons donc notre série de « Revues techniques » sur les All Blacks, après la première édition, focus sur le premier test-match face au Pays de Galles en juin dernier. L’idée est toujours la même : décrypter l’attaque des Blacks par des palettes et montrer que gagner au rugby, c’est avant tout marquer plus d’essais que son adversaire. J’ajoute que cet article s’inscrit aussi dans le cadre des précédents papiers publiés sur le blog, sur les Hurricanes et sur les Chiefs. Le rugby moderne évolue et l’analyse du rugby néo-zélandais – what else ? – nous permet de mieux comprendre sa direction et ses ressorts. Se pencher sur tous les essais permet d’aboutir à des conclusions sur le rugby pratiqué aujourd’hui.

1er essai – Ryan Crotty – 6’ (lien YouTube)

Le premier essai des Blacks – marqué très tôt – est symptomatique de tout ce qui s’est passé à Sydney il y a deux semaines. Si l’on peut s’attarder sur la qualité des passes et le placement des joueurs, on peut aussi critiquer les Australiens et leur facilité à se débarrasser de ballons, pourtant bons à jouer.

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L’action commence justement par un turnover de l’Australie. David Pocock récupère comme souvent le ballon au contest et met hors d’état de nuire les Blacks. Ces ballons si difficilement récupérés sont les meilleurs à exploiter, on ne cessera de le répéter tout au long de l’article. Les 3/4 sont effectivement en profondeur du terrain et la défense est désorganisée, cas de plus en plus rare tant les défenses sont cadenassées aujourd’hui. C’est ce qu’on voit sur l’image : un contre sur la droite aurait pu être salvateur face à une défense mal organisée et en sous-nombre avec Matt Giteau encerclé en rouge et Hooper en soutien. C’est sans doute plus facile à dire qu’à faire certes mais c’est le genre de ballon typique à exploiter pour espérer gagner face aux All Blacks. Au lieu de ça, Giteau préfère ne pas s’aventurer à relancer face à une défense sur la gauche très organisée en ligne avec 6 joueurs, pour le coup. Il opte finalement pour un dégagement au pied.

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Le dégagement est mauvais et Dagg le reprend facilement de volée. Le jeu au pied est d’autant plus mauvais que la défense australienne est mal montée c’est-à-dire en n’étant pas alignée et pas assez haute. Lancé, Dagg peut donc remonter facilement sur 30m. Le dégagement de Giteau est l’exemple du « ballon rendu » trop facilement à l’adversaire : non seulement, ils n’ont pas exploité la bonne balle grattée par Pocock mais en plus ils offrent aux Blacks une nouvelle opportunité d’attaquer. On voit déjà la ligne d’avantage démarquée par la ligne noire et le surnombre en haut de l’image. Connaissant la faculté des Kiwis à jouer les contres, cet essai est presque servi sur un plateau…

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On l’a dit : la particularité d’un turnover est qu’il laisse moins de temps à la défense de se replacer et de s’organiser. C’est le cas ici, les Australiens sont 4 à défendre sur Barrett et ne montent même pas en ligne. En une passe vissée, Barrett élimine ses défenseurs et exploite un surnombre énorme. Les 3/4 kiwis ont eux flairé le coup et sont déjà bien placés.

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Le reste n’est qu’une bonne exécution de passes et d’exploitation du surnombre, face à des joueurs qui défendent en reculant et en glissant. Naholo par un décalage, Fekitoa par une passe après-contact et Read par une fixation parfaite utilisent les erreurs de défense collectives des Australiens. La vitesse de Crotty fait le reste.

Essai Refusé – Brodie Retallick – 20’ (lien YouTube)

Cet essai est certes refusé – à raison – mais il illustre bien notre propos. Le jeu au pied de Folau est mauvais et contré. Le reste tient du génie des All Blacks à se situer dans l’espace, à faire les bons choix de manière instantanée et à effectuer les bonnes passes, le tout collectivement. Comme on le remarque souvent, avants et arrières sont mêlés, ce sont Read et Cane qui réalisent les gestes décisifs et c’est Retallick qui conclue l’action. L’action n’a même pas besoin d’être disséquée en plusieurs images, il s’agit ici de skills à l’état pur et d’une exploitation de l’espace parfaite. Je vous encourage à regarder sur la vidéo le geste de Sam Cane (1’17) qui avant de recevoir la passe d’Aaron Smith regarde sur sa droite le surnombre extérieur. Ayant fait tout ce travail de lecture et de prise d’information, il effectue la passe dans le bon timing.

2ème essai – Beauden Barrett – 25’ (lien YouTube)

Cet essai intervient après un contre en touche de l’alignement des All Blacks, gros problème tout le long du match pour les Wallabies. On peut considérer ça comme un ballon de turnover, après tout c’est bien un ballon récupéré et un changement de possession.

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D’ailleurs on le voit sur l’image ci-dessus, ce plan d’attaque a toutes les caractéristiques du turnover : la défense est désorganisée et reculée car ayant pris de la profondeur pour attaquer et l’attaque à l’inverse « monte » car ayant pris du recul pour défendre. Le « V » est caractéristique de la situation. Aaron Smith (encerclé) a le ballon, il pourra vite donner derrière lui. On devine déjà le surnombre, les Blacks pourront avancer jusqu’aux 22m. Et comme on peut le voir sur la vidéo, ils auront toute la largeur du terrain pour attaquer dans les 22m adverses.

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Comme sur le premier essai néo-zed, les avants australiens sont beaucoup trop concentrés autour du ruck et se sont laissés absorber par l’attaque précédente. Il faut dire qu’un Waisake Naholo dans l’avancée, c’est plutôt dissuasif et instinctivement les joueurs sont portés à défendre vers lui, donc ici vers la touche. Donc comme sur l’action précédente, il suffit d’une passe de 10m pour que Barrett « élimine » les avants australiens. Toute l’intelligence et la structure de l’attaque des Blacks font le reste : l’ouvreur a quasiment deux solutions à chaque fois, avant ou arrière, au cordeau ou en profondeur. C’est très net sur l’image avec les 6 attaquants ; 3 avants, 3 arrières. Je vous invite à observer le positionnement de Retallick avec le n°4. Il est placé en premier centre et c’est lui qui fera la première passe juste qui permet d’envoyer Crockett (n°1) en leurre et de donner idéalement le ballon à Fekitoa après. Rappel : c’est Retallick qui contre la touche quelques secondes avant et c’est encore lui qui « débloque » en quelque sorte l’attaque avec la bonne passe à la bonne personne.

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Fekitoa réalise une bonne passe et accélère le jeu vers Read. Read réalise le geste décisif : une passe en pivot après-contact pour Barrett. De cette façon il concentre – et bat – son adversaire Kuridrani mais absorbe aussi les défenseurs qui glissent. Repérage dans l’espace et justesse technique une nouvelle fois. La courbe de course en « C » de Barrett est remarquable. Lancé à pleine vitesse dans l’intervalle, il est imbattable, l’essai est imparable. Sa vision et son anticipation de la passe de Read sont exceptionnelles.

3ème essai – Jerome Kaino – 31’ (lien YouTube)

Le 3ème essai est un contre sur jeu au pied du n°10, donc assez classique en soit. C’est donc encore un turnover, il s’agit bien d’un ballon récupéré directement par Kaino.

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La première chose qui frappe est le choix de Foley : pourquoi jouer au pied sur une attaque en première main après un maul ? On peut comprendre ça comme un aveu d’impuissance pour des Australiens acculés tout le temps de cette première mi-temps. Quand on ne sait pas quoi faire et qu’on tente de sauver les meubles, on privilégie l’occupation et on se débarrasse du ballon effectivement. Solution de facilité qui offre un nouveau ballon aux attaquants. Le contre de Kaino est bon, il a ciblé l’ouvreur et a bien anticipé, un dégagement il est vrai assez long à se faire. L’effort de Kaino est à replacer dans le cadre d’une défense compréhensive et observatrice de la part des All Blacks et aussi d’une 3ème ligne très active. Il réalisera le geste juste après en attendant le rebond.

4ème essai – Waisake Naholo – 38’ (lien YouTube)

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L’essai provient à la base, encore une fois, d’un ballon récupéré par les All Blacks à la suite d’une situation confuse sur un ruck comprenant incluant beaucoup de joueurs. On peut une nouvelle fois admirer le placement des joueurs et notamment de Barrett, qui montre qu’en plus d’être un redoutable joueur d’instinct, est aussi un animateur de talent. La passe de Naholo est bonne, c’est-à-dire devant Barrett, le mettant dans l’avancée comme on peut le voir sur l’image ci-dessous. Barrett réalise le geste juste en se « décalant » sur la passe, c’est-à-dire qu’il profite de la vitesse et de la direction de la passe pour changer l’angle de sa course avant même de toucher le ballon. Un gain de temps considérable. Il attaque la ligne face à des avants.

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Sa vitesse fait le reste et il avance sur 30m. L’action parvient à l’essai par un soutien excellent de la part des autres joueurs. Barrett a trois choix de soutiens, tous dans des directions nettes et opposées. Cela revient à trois choix, suivant une disposition « en étoile » dont nous avions déjà parlé lors de précédents articles. La vitesse de Naholo conclue, Folau est trop court pour le reprendre. Ici, tout semble une histoire de placement. Les All Blacks sont parfaitement placés et on voit en un coup d’œil qu’ils sont prêts à attaquer, disponibles et au soutien. C’est la meilleure façon d’exploiter un ballon de turnover. Même par une lecture du « body language », on voit bien que les Blacks sont supérieurs aux Wallabies et plus en phase avec un rugby de contres. Les Australiens – eux – défendent en reculant et on peut critiquer la lenteur de replacement des avants dans la zone du ruck jusqu’au n°10.

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5ème essai – Dane Coles – 55’ (lien YouTube)

Le cinquième essai est un contre par définition, après une faute de main plein axe de Kuridrani. Vigilant, Fekitoa l’exploite mais sera repris avant la ligne d’essai.

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La suite est une exploitation parfaire d’un contre, avec comme base un ruck et avec une ligne d’attaque déployée sur quasiment toute la largeur. Un nombre important d’essais des Blacks sont marqués comme ça : la largeur est très bien exploitée grâce à la qualité des passes (au fluides, droites et dans les mains), le placement et la vision des joueurs. Cette exécution technique propre crée ainsi des espaces, donnant l’impression que le rugby est parfois trop facile pour la Nouvelle-Zélande. D’un nombre de joueurs identiques, on passe à d’un 5 contre 4…

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… puis à un 3 contre 1, imparable.

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6ème essai – Julian Savea – 58’ (lien YouTube)

Le sixième et dernier essai est différent, c’est le seul à ne pas intervenir après un changement de mains. Il vient d’un coup d’envoi, que l’on ne peut considérer vraiment comme un « turnover ». Les Kiwis progressent très bien dans l’axe, à base de jeu debout des avants et de déblayages rapides. Si bien que toute la défense australienne est concentré sur la droite du terrain, sur le haut de l’image comme on peut le voir ci-dessous.

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Le geste juste est réalisé par un avant – encore une fois – en l’occurrence Sam Whitelock (Retallick était juste derrière…). Sa passe après-contact dans le dos fixe deux défenseurs. Notez encore une fois le soutien : en étoile, offrant quatre options à Whitelock. Notez aussi l’effort de Barrett et sa courbe en « C » qui lui permet d’offrir un soutien supplémentaire et d’arriver lancé. Cruden venait de rentrer et c’est là l’avantage d’évoluer avec deux ouvreurs : offrir un second appui d’animation, avec l’arrière.

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Kane Hames réalise la fixation parfaite car il temporise, garde sa course droite et attend le dernier moment pour faire sa passe. Barrett – grâce à tout son travail de course et de lecture du jeu fait avant – peut ensuite fixer tranquillement pour Julian Savea. Ses qualités de finisseur font le reste.

Conclusion : Gagner uniquement par des contres est possible et bientôt banal

Ces essais semblaient imparables à chaque fois et parfaitement huilés, pour des Wallabies perdus en défense. Paradoxe : cinq des six essais ont pourtant été inscrits sur des situations de turnover, c’est-à-dire de schémas de jeu au rugby où il y a le plus de désordre, avec à chaque fois très peu de rucks. L’avantage considérable que possèdent les All Blacks – et ce certainement pendant longtemps encore – c’est leur capacité à structurer des phases de jeu justement déstructurées. C’est finalement mettre de l’organisation et de la tactique dans des moments où il n’y en a pas et où les joueurs doivent prendre eux-mêmes leurs responsabilités. Les décisions se font de manière instantanée, à l’instinct. L’opposition Australie-Nouvelle-Zélande est typique pour observer la différence entre une mauvaise et une bonne gestion des ballons rendus.

L’Australie est globalement (en tout cas très clairement sur ces deux matchs) une mauvaise équipe dans la gestion des contres. Pourtant, elle possède dans ses rangs le meilleur gratteur du monde avec Pocock qui récupère systématiquement plusieurs ballons par matchs sans se mettre à la faute et on libérant vite son ballon. Tout se passe comme si l’Australie utilisait Pocock à moitié, ou même au quart de son talent. Il ne sert qu’à priver le ballon des adversaires, qui eux étaient en attaque. Comme on le voit sur les ralentis, quasiment aucun joueur ne se manifeste pour jouer les contres et prendre des initiatives alors qu’ils possèdent les joueurs pour. L’erreur des Wallabies est de quasi systématiquement jouer ces ballons au pied. C’est le réflexe de base : comme on récupère le ballon dans son camp, on dégage pour se donner de l’air. Genia, Cooper voire Foley y excellent, parfois même sans regarder autour s’il y avait une meilleure option. En plus, leur jeu au pied a souvent été médiocre, court ou ne sortant pas. Ainsi : alors qu’ils avaient comme arme la meilleure façon d’attaquer, les Australiens rendent le ballon à l’adversaire, qui eux auront du coup la possibilité d’avancer.

La Nouvelle-Zélande excelle elle dans l’art d’exploiter les turnovers. Le moment de la récupération est clef : il est systématiquement suivi d’une passe rapide d’un avant vers un demi ou un centre. Par une seule passe, on ouvre le champ des possibilités. Les joueurs sont globalement organisés, souvent bien placés et donc prédisposés à jouer le contre, ce qui déjà les démarque de nombre d’équipes. Ensuite, il faut noter le rôle essentiel des demis dans l’animation des contres. Aaron Smith réalise systématiquement la passe juste vers l’extérieur s’il touche le ballon. Ou à la rigueur, il attend un passage au sol pour écarter et gère vite le jeu. Quant à Barrett, c’est tout simplement le meilleur joueur de contre au monde. L’analyse des essais faite plus haut montre avec évidence le génie de Barrett. Il réalise les gestes justes de façon spontanée et sait pertinemment grâce à une lecture du jeu exceptionnelle s’il doit écarter ou prendre une initiative personnelle. Il a été quasiment impliqué dans tous les essais du premier match. Sa prestation, largement réalisée à partir de jeu en contre – mais pas que – a peut-être définitivement clos le débat : il mérite le fauteuil de n°10, devant Aaron Cruden. Retallick et Read sont eux-aussi à citer comme références en la matière du côté des avants. Dans un style différent à celui de Barrett, ils savent transformer le jeu par des passes simples mais précises, se proposer en leurre ou même réaliser la passe après-contact décisive. A eux deux, ils ont réalisé plus de 20 passes sur le premier match. Pour être complet, on soulignera qu’une bonne équipe de contre-attaque, c’est avant tout une excellente défense. C’est une défense structurée et réactive, qui sait réagir vite et collectivement. C’est finalement une défense qui sait se transformer en attaque, en deux/trois secondes.

Ces ballons de turnovers proposent des occasions d’essais inédites et sont clairement à prendre au sérieux, quant aux moyens efficaces de gagner un test-match de nos jours. Savoir se servir de turnovers c’est donc gagner des matchs, et ce de façon efficace. Ils tiennent une place de choix désormais dans les plus hautes sphères de la stratégie de match, et ça Steve Hansen en est parfaitement conscient et l’inclue à ses consignes de jeu. Parler d’opportunisme pour désigner ces situations de contres est devenu complétement rétrograde. Ce ne sont pas des « ballons pour s’amuser ». On peut même aller jusqu’à considérer que contrer est la plus fine et la plus spontanée façon d’attaquer aujourd’hui. Ce jeu s’inscrit comme socle d’un rugby fait de mouvement et de technique et sert de plus en plus comme référence au sein du rugby moderne.


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