F.B. : Que veux tu dire quand tu affirmes que l’expérience de l’éveil doit être harmonisée avec notre humanité ?
Gilles Farcet : Il arrive que certaines personnes manifestent une forme de réalisation hors du commun tout en restant prisonnières de leur stratégie de survie fondamentale. Elles font preuve d’un rayonnement indéniable et tiennent parfois des propos remarquables. Dans certaines circonstances, elles n’en continuent pas moins à se comporter de manière purement égocentrique.
F.B. : Peux-tu développer ton propos ?
Gilles Farcet :Pour donner un peu de consistance à mes propos, je vais être obligé de te donner un exemple… Il y a quelques mois j’ai lu le texte qu’un physicien indien du nom de Ravi Ravindra, a consacré à Krishnamurti. Élève des groupes Gurdjieff, Ravindra était un ami et un grand admirateur de Krishnamurti Il n’était cependant pas un de ses zélateurs fanatiques. Son témoignage est intelligent… Il est critique tout en demeurant profondément respectueux… Selon Ravi il y avait deux Krishnamurti. Il y avait bien sûr le Krishnamurti transcendant et magnifique habité par une dimension toute autre et émanant ce charisme bouleversant qui a fait sa réputation dans le monde entier… Il existait cependant un Krishnamurti moins inspirant… Un homme qui pouvait facilement être en proie à de très fortes émotions dès qu’il s’agissait de dénoncer les religions constituées, la relation maître / disciple et les hiérarchies de tous ordres… Ravi explique que Krishnamurti se comportait alors comme un être humain ordinaire exprimant des tensions très fortes et non résolues… Il est également intéressant de noter que Krishnamurti n’a pas été très sincère à propos de sa vie personnelle. Il s’est toujours ostensiblement présenté comme un célibataire et a même incité un certain nombre de ses admirateurs à suivre son exemple. Or il se trouve qu’il a vécu toute sa vie une liaison amoureuse intense, compliquée et empreinte de beaucoup de souffrance que ce soit pour lui, pour la femme qu’il aimait mais aussi pour le mari de cette dernière et leurs enfants… Tout cela a été bien entendu soigneusement caché et n’a émergé que de nombreuses années après sa mort…
F.B. : Où veux-tu en venir ?
Gilles Farcet : Je n’ai aucune intention de me placer sur un plan moral. J’ai bien trop d’admiration pour Krishnamurti pour le juger et le condamner. Et d’ailleurs qui suis-je, moi, pauvre pékin, pour prétendre lui faire la morale? Tant mieux pour lui s’il a pu vivre une vie amoureuse et sexuelle… Il le méritait… Ça ne me choque pas du tout. Par contre il est légitime de s’interroger sur les raisons de ce double discours. On peut se demander s’il est légitime de tromper des centaines de milliers de personnes à son sujet. Un tel comportement n’est-il pas né d’une peur, d’un égocentrisme, d’une souffrance ? Il ne s’agit encore une fois pas de juger ce comportement mais simplement de prendre cet exemple célèbre comme base de réflexion. Ce faisant, je me situe dans une ligne que Krishnamurti lui-même n’aurait pas désavouée. Je m’efforce d’utiliser mon intelligence pour essayer d’aller au fond des choses et ne pas laisser les autres penser à ma place. Krishnamurti est l’exemple typique d’un éveil qui n’a pas été complètement intégré… Je pourrais citer beaucoup d’autres exemples moins fameux dont certains que j’ai eu l’opportunité de côtoyer et d’observer de près… Chez de telles personnes une dimension vaste, transcendante et infinie peut coexister avec des comportements médiocres qui conduisent à la souffrance pour soi-même et pour les autres. Or, j’ai à ce sujet une position très claire : telle que j’en suis arrivé à la concevoir à mon niveau, la vie spirituelle ne peut être qu’au service de l’allègement de la souffrance. C’est un instrument de la compassion. Son but est de contribuer « au bien de tous les êtres sensibles » comme disent les bouddhistes. Elle est par conséquent incompatible avec des comportements mécaniques qui sont uniquement des réactions nées de la peur et de l’égocentrisme.
F.B. : Est-ce que tu ne pinailles pas un peu ? Après-tout ce Krishnamurti passe pour avoir été un homme extraordinaire. Il a changé la vie de milliers de personnes… Yogi Ramsuratkumar lui même le tenait en grande estime. Est-ce qu’on ne peut pas lui passer quelques « faiblesses » ?
Gilles Farcet : Bien sûr ! Il ne s’agit pas d’être idéaliste. « Ô saisons, ô châteaux ! Quelle âme est sans défauts ? » Les saints, les éveillés et les maîtres spirituels restent des êtres humains c’est à dire des créatures nécessairement imparfaites… Toute la question est de savoir si le saint justifie ses failles ou s’il considère qu’elles font partie des faiblesses dont il doit encore se libérer… A ce propos, il est intéressant de noter que les tenants d’un non dualisme radical en arrivent à considérer que les manifestations mécaniques et égocentriques de ceux qu’ils considèrent comme des « éveillés » n’ont aucune importance. Ils en arrivent ainsi à justifier l’injustifiable… Peu leur importe si le comportement de cet « éveillé » engendre beaucoup de souffrance et de confusion autour de lui. Ils vous diront que l’éveil n’est en rien affecté par ces actes qui appartiennent au « complexe corps esprit » de la personne. Cela revient à dire que je peux allègrement écraser un piéton avec ma voiture parce que du point de vue de la physique quantique il n’existe rien d’autre que le vide en train de danser avec le vide. En ce qui me concerne, ce point de vue est indéfendable.
F.B. : De leur côté, les néo-Vedantins dont tu parles reprochent certainement à Swami Prajnanpad de faire la part trop belle à la psychologie…
Gilles Farcet : M. Gurdjieff, qui par bien des aspects était très proche de Swami Prajnanpad,
faisait une distinction entre « l’essence » et « la personnalité ». Il était selon lui indispensable de développer les deux. Certaines personnes peuvent avoir une « essence » exceptionnelle et une « personnalité » très défaillante. Elles peuvent faire preuve d’une innocence bouleversante, avoir de profondes intuitions métaphysiques tout en se comportant comme des gamins stupides et immatures. Est-ce idéal ? Certainement pas… Pour se développer de manière harmonieuse, un être humain doit développer sa « personnalité » tout en restant en contact avec son « essence »… Pour effectuer un tel travail, il est effectivement nécessaire de se confronter sérieusement à la psychologie humaine… Pour ce qui est de Swami Prajnanpad, j’ai souvent l’occasion de répéter que même s’il s’est effectivement beaucoup intéressé à la psychanalyse, il se considérait avant tout comme un maître spirituel s’insérant dans la plus pure tradition du Vedanta. Il était très clair à ce sujet… Quelques-unes de ses formules expriment d’ailleurs un point de vue radicalement non dualiste. Elles restent cependant rares et ne sont pas considérées comme les plus importantes. Il les a prononcées à la toute fin de sa vie à l’attention de personnes comme Arnaud Desjardins qui étaient à ce moment là suffisamment avancées pour en faire leur profit ou en tout cas pour les entendre et les méditer en leur cœur jusqu’à la fin de leur vie… Vu son éducation, son parcours et sa personnalité, Swami Prajnanpad aurait très bien pu se contenter de délivrer un enseignement purement métaphysique sans se donner la peine (et Dieu sait que c’est bien l’expression qui convient) d’entrer dans le monde compliqué, torturé, conflictuel et laborieux de ses élèves indiens et occidentaux. S’il l’a fait, c’est encore une fois que les dimensions psychologique et spirituelle sont inséparables. Elles forment un tout. Swami Prajnanpad souhaitait amener ses élèves à travailler sur leur stratégie de survie parce que c’est la seule manière de les faire émerger de leur monde pour les faire vivre dans le monde. Vivre dans le monde c’est être capable d’être un avec tout ce que l’on y rencontre. C’est ça la non dualité.
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