Magazine

Silences en choeur

Publié le 10 septembre 2016 par Les Lettres Françaises

grichkaGrichka n’est pas causant, c’est le moins qu’on puisse dire. Pas un mot à l’école, malgré les efforts de sa professeure de français Madame Kerouani. Pas un mot à la maison, où ses parents n’arrivent plus à s’aimer. Le héros éponyme du second roman de Laure des Accords éprouve un grand vide. « Il veut oublier le temps perdu à écouter ce qu’il ne comprend pas, à écrire ce qu’il ne retient jamais ». Banale crise d’adolescence ? Grichka en a l’âge, mais la prose poétique qui décrit ses troubles laisse entrevoir des causes plus complexes. De fragment en fragment, l’auteure distille des indices à travers son écriture métaphorique. Sans jamais donner de réponse définitive. Roman initiatique de facture postmoderne, Grichka interroge l’état du langage dans nos sociétés repliées sur elles-mêmes. De plus en plus réticentes au mélange.

Enseignante dans un collège de région parisienne, Laure des Accords faisait déjà dans L’Envoleuse (2014), le portrait d’une adolescente singulière. Une grosse Gisèle quasi-mutique aux robes de coton beige et aux chaussures de vieille femme, dont le souvenir a marqué pour la vie entière Guillemette et Romain. Comme dans ce premier roman, la figure adolescente de Grichka n’est décrite que par des narrateurs adultes. Madame Kerouani surtout, et plusieurs autres personnages plus ou moins proches du jeune garçon. Si cette polyphonie démultiplie le mystère de Grichka, elle fait aussi émerger un passé enfoui, dont la consonnance russe du titre donne une idée.

Ce n’est pas par hasard que Grichka a un jour avalé le contenu d’une bouteille d’alcool blanc et les petits cachets bleus que le docteur Caillois donnait à sa grand-mère. Il est le dernier maillon d’une longue chaîne de douleurs contenues dans le silence, depuis une guerre dont rien n’est dit d’autre que la présence d’un jeune soldat allemand. Soldat violeur. Soldat inconscient. Mais Grichka est tout sauf un roman du ressassement. Peu à peu, le héros s’habitue au monde et aux mots. Il découvre l’amour, le théâtre et ce qui se cache derrière les pleurs et les silences de ses parents. Et autour de lui, les êtres se reconstituent. Ils tissent ensemble leurs chagrins. Leurs différences.

L’histoire de Madame Kerouani se mêle à celle de Grickha. Par petits morceaux, sans raison apparente. Laure des Accords cultive ainsi la béance qui sépare chacun de ses fragments, et entre lesquels chacun peut mettre ce qu’il veut. Explications historiques ou métaphysiques, anecdotes surréalistes… Un certain Lazare Monticelli, fils d’immigré et ouvrier à la retraite, s’immisce aussi dans le texte. Étranger à tous les autres, il incarne l’hétérogène et le coq-à-l’âne du texte. Comme la narratrice principale, également fille d’immigré, il dit aussi la richesse du mélange culturel. Son potentiel en matière de langage, dans des sociétés encore marquées par les horreurs de la guerre. Tout cela de façon implicite, sans aucun didactisme. Avec une liberté réjouissante et un optimisme dont nous avons plus que jamais besoin.

 Anaïs Heluin

Grichka, Laure des Accords 

Verdier, 120 pages, 13 €.


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Les Lettres Françaises 11841 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte