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Espagnes, d'Alain Freudiger

Publié le 27 septembre 2016 par Francisrichard @francisrichard
Espagnes, d'Alain Freudiger

Comme souvent un recueil de nouvelles porte le titre de l'une d'entre elles. C'est bien le cas de celui d'Alain Freudiger. Sauf que ce titre donné à l'une préfigure le contenu des douze autres. Est-ce une démarche volontaire, ou pas? C'est au lecteur de se poser cette question sans y répondre avec certitude. 

Espagnes parle d'une boîte de construction qui renferme des pièces. Avec quelques unes, le narrateur fait une ébauche, qu'il doit délaisser pendant longtemps. Maintenant, il fait une autre construction, belle et solide, qu'il se propose d'emboîter à la première. Mais cela s'avère château en Espagne ou ... château de sable.

Pour donner raison au lecteur, dans toutes les autres nouvelles, il est question d'êtres et de choses qui se défont, de destruction. Par exemple, dans Bang, Hervé est pris d'une folie destructrice des choses et, dans Elle est morte, Armand se délite après la disparition de sa femme un an plus tôt.

Dans Molly, la dite Molly, une nuit, s'en va se perdre à la ville pour retrouver Silvan, alors qu'elle a promis à sa mère, Alice, de ne pas s'y rendre. Et ce que craignait sa mère se produit: non seulement elle ne voit pas Silvan, habitant des beaux quartiers, mais elle tombe en déchéance dans des quartiers décrépis.

Dans Le castor du dernier étage, un ancien menuisier, est persuadé, et le dit, qu'un tel animal est en train de ronger les poutres du grenier de son immeuble - il en a entendu le son - et qu'une catastrophe se prépare: l'effondrement de l'intérieur de cette construction sans que les habitants ajoutent foi à son présage ...

Dans d'autres nouvelles, telle qu'En présence la déconstruction d'un être va jusqu'à la dissolution de celui-ci dans le décor, tandis que, dans Ovation, un habile communicateur parvient à enfumer les cadres d'une boîte en tenant des propos rassurants sur elle, en parfaite contradiction avec la décomposition de celle-ci, qui se fait dans son dos.

Flambeaux est une nouvelle qui n'est pas s'en rappeler les heures les plus sombres de l'histoire du XXe siècle... Une frontière empêche de sortir; une guerre, courte pourtant, a, comme il se doit, des effets de ruine; une paix n'empêche pas le maintien de la séparation entre un petit-fils qui ne peut rentrer et une grand-mère qui veille et prie.

Tout va bien n'est pas elle sans rappeler la chanson interpétrée par Ray Ventura. Cette expression, qui se veut rassurante, devrait plutôt inquiéter ceux à qui elle s'adresse. A l'époque la chanson, qui s'adressait à une marquise, aurait dû l'inquiéter en raison des désastres minimisés chantés dans ses strophes.

Un passage en hauteur, entre la Suisse et l'Italie, est effectué en 1910 au prix d'une mort d'homme, c'est-à-dire, en l'occurence, de la destruction d'un aviateur péruvien, Geo Chavez: Chavez n'abat aucune barrière, mais il ouvre une piste, ose une tenue. Il l'a volé à la montagne, son passage. 

Dans Le haricot, le narrateur s'aperçoit qu'il a oublié de changer l'eau du sien et qu'il est en quelque sorte moisi. Comme il lui est impossible de séparer le bon haricot de sa moisissure, ne doit-il pas le détruire? Dans Abords, l'enfant n'arrive pas à construire complètement sa maison des bois. Ne doit-il pas demander de l'aide?

A la plus belle est dédiée la dernière nouvelle. Jérôme est un homme couvert de femmes. Il raconte ses aventures amoureuses de la nuit précédente à trois amis, attablés à la terrasse d'un café. Et la chute vient confirmer qu'une destruction peut, contre les apparences, se révéler constructive...

Si les contenus de ces nouvelles ont la destruction, ou la construction, comme thème commun, leur forme a aussi quelque chose en commun: une sorte de souffle épique appliqué curieusement à des existences ordinaires. De cette contradiction naît un style, propre à l'auteur, à la fois incantatoire et familier. 

Francis Richard

Espagnes, Alain Freudiger, 128 pages La Baconnière

Livre précédent:

Morgarten, 56 pages, Hélice Hélas (2015)


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