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Comme un fauve en cage

Publié le 06 octobre 2016 par Cathcerisey @cathcerisey
Comme un fauve en cage

C'est reparti pour la journée de contrôles : marqueurs, mammo, écho et tout le tralala.
16 ans que ça dure... Je devrais m'habituer me direz-vous ? Et ben non, on ne s'habitue jamais à

  • La trop longue semaine qui précède le jour J alors que vous avez déjà attendu la dernière minute pour prendre les rendez-vous et que de toutes façons vous ne pouvez pas reculer
  • Les potes qui, bien intentionnés, vous disent : " mais y'a pas de raison, ça va aller "
  • Le fameux jour J, la technicienne du laboratoire qui farfouille des heures dans une veine moribonde alors que vous avez pris le soin de prévenir à l'arrivée que vous êtes difficile à piquer.
  • Lui répondre que non on ne pique pas du côté droit même si de ce coté là les veines sont superbes
  • La douleur quand finalement, après qu'elle ait jeté l'éponge et passé la main à une collègue plus douée, l'aiguille s'enfonce dans la minuscule veine rescapée des nombreuses chimios.
  • Le sang qui coule gouttes à gouttes dans la pipette pendant de longues minutes car la veine ne donne pas.
  • L'aiguille qui continue à faire mal
  • L'arrivée chez le radiologue où vous dites pour la nième fois que oui le cancérologue veut un cliché du sein reconstruit car oui il reste de la glande mammaire et que oui il y a des risques minimes de récidive de ce côté aussi.
  • L'attente torse nue dans un cagibi sans fenêtre pendant de trop longues minutes
  • Le regard vide de la technicienne qui assène les mêmes mots toutes les 10 minutes et vous explique sur un ton monocorde comment vous devez vous placer
  • Cette technicienne qui vous malmène parce que non décidément vous n'arrivez toujours pas à vous placer comme il faut.
  • Le froid des parois de l'appareil qui se referme sans douceur sur vos seins
  • Retenir sa respiration pendant qu'elle prend le cliché alors que de toutes façons cela fait une semaine que vous êtes en apnée.
  • Se rhabiller en croisant doigts de mains et de pieds (pas facile d'ailleurs)
  • L'attente du radiologue avant l'écho (toujours des plombes à se demander ce qu'ils font entre deux patientes)
  • Chercher le regard du radiologue, ses mouvements, ses froncements de sourcils quand il regarde le cliché afin d'essayer de capter dans ces gestes ce qu'il en est.
  • Le liquide froid et poisseux de l'écho
  • Les blagues débiles que j'essaie de faire pour me déstresser
  • Le retour dans la salle d'attente avec les mains et tout le reste qui tremblent
  • Le " Madame Cerisey " que lance le médecin pour vous donner les résultats
  • Le pseudo soulagement car il faut encore attendre les résultats des marqueurs
  • L'ouverture fébrile de l'enveloppe
  • L'angoisse devant ces foutus marqueurs qui fluctuent trop à mon gout (oui je sais les marqueurs ne sont pas significatifs mais bon ....)
  • L'attente encore du rendez-vous chez l'oncologue

Et puis depuis 14 ans le ouf de soulagement quand j'obtiens mon passeport pour l'année. Oui je devrais m'habituer, mais on ne s'habitue jamais à l'angoisse, la peur viscérale de ces contrôles auxquels on n'échappe pas et ce .... à vie.

Et puis cette année, c'est un peu particulier car les mauvaises nouvelles fusent depuis quelques semaines. Nouvelles de rechutes, de traitements qui cessent de fonctionner, de retour à la case chimio, d'accompagnement en soins palliatifs. Des femmes plus ou moins proches, amies ou pas qui m'annoncent la réalité de ce cancer qui sournoisement attend, tapi, avant de resurgir brutalement sans prévenir et pourrie des vies et les brise parfois.

Ce cancer du sein qui se soigne si bien. Ce cancer que l'on célèbre en octobre comme on fêterait un trophée. Ce cancer que l'on pare de rose bonbon à tout va. Ce cancer dont les journalistes s'emparent juste pour un mois en nous ressassant les mêmes infos rose toujours très rose. Ce mois où l'on ne parle que des survivantes, celles qui ont gagné contre cet ennemi invisible. Ce mois pendant lequel personne ne parle des femmes qui rechutent alors qu'elles ont elles aussi tout fait pour guérir. Ces femmes qui se battent contre cette maladie que l'on dit chronique aujourd'hui, avec la vraie peur au ventre. Celle qui paralyse, celle qui liquéfie, celle qui est tellement indicible que justement personne n'en parle. Parce qu'en parler ce serait accepter que le cancer du sein tue encore 11 000 femmes par an. 11 000 femmes chaque année, fauchées en plein parcours, pour rien, comme ça, sans raison. Ces femmes que l'on refuse de voir, d'écouter, de comprendre. Parce que ça ferait désordre au 20 heures pendant le diner familial de parler de la mort. On préfère parler de longue et douloureuse maladie. Comme ça les gens peuvent continuer à diner tranquille : le cancer ça peut arriver à tout le monde tandis qu'une longue et douloureuse maladie ça n'arrive qu'aux autres.

Alors oui, moi aussi j'ai peur aujourd'hui, une peur irrationnelle, incontrôlable, ingérable. Oui je vis cancer, je travaille cancer, je parle cancer tous les jours. J'arrive, je ne sais pas comment, à mettre une certaine distance entre cette maladie et moi .... la plupart du temps. Sauf avant mes contrôles. Là je perds pieds, je ne maitrise plus, je n'ai plus de recul.

Je tourne comme un fauve en cage, travaille, tourne encore, lis mes mails, relis car je n'ai rien compris, réponds mécaniquement. Et puis j'écris sur le blog parce que cela fait du bien. Parce que je sais que beaucoup d'entre vous me comprennent, que vous aurez les mots, que je ne serai pas seule à attendre.

J'écris aussi parce que coucher des mots sur la toile fait du bien, apaise, tranquillise .... Mes maux prennent vie au rythme du clavier et j'arrive un petit peu à maitriser mon angoisse. J'écris aussi pour essayer de faire comprendre aux autres, ceux qui ne sont pas touchés à quel point, traverser un cancer est difficile, compliqué, douloureux.
C'est le sens de mon combat depuis l'ouverture de ce blog, et j'espère continuer encore longtemps.

Voilà, je vais retourner essayer de travailler un peu, diner sans faim, me coucher sans dormir, me lever à l'aube et faire ces sacrés examens.

En attendant je vous embrasse fort, vous qui me lisez, qui m'accompagnez depuis 6 ans maintenant. Merci d'être là.

Catherine


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