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Lettre(s): l'amour et ses secrets...

Publié le 15 octobre 2016 par Jean-Emmanuel Ducoin
Le grand destin de François Mitterrand: son amour absolu pour Anne Pingeot. De 1962 à 1995, il lui a déclaré sa flamme, dans plus de 1 200 lettres. Celles-ci paraissent aux éditions Gallimard.
Lettre(s): l'amour et ses secrets...
Talent. Il convient parfois de commencer par la fin, bien que cette fin s’inscrive dans un continuum éternel, non quantifiable: «Tu as été ma chance de vie. Comment ne pas t’aimer davantage?», écrit François Mitterrand, le 22 septembre 1995, à Anne Pingeot. Cette «chance de vie» et ce verbe «aimer», l’un et l’autre déclinés durant plus de trente ans, sont inaliénables par-delà le temps, à peine mangés au seuil de la mort, quand l’incandescence d’une relation inatteignable redevint ce qu’elle fut: une union absolue, mais, à bien des égards, impossible à assumer pleinement, sauf dans le secret de l’Amour même, que nous découvrons, stupéfaits, en ampleur, en persistance, en continuité et en unicité… De 1962 à 1995, François Mitterrand a déclaré sa flamme à Anne Pingeot, de vingt-sept ans sa cadette, dans plus de 1 200 lettres. Celles-ci paraissent cette semaine aux éditions Gallimard. S’y jeter à corps perdu, les yeux souvent humides, s’avère un acte de foi en littérature autant qu’en politique. Aussi étrange que cela soit, aussi dérangeant, l’homme Mitterrand avait le goût des Lettres en majuscules et la passion du cœur qui manqua si fréquemment au président. Entendez-nous bien, juste pour ce que cela vaut: cette correspondance amoureuse, par sa longévité, son exclusivité et surtout sa qualité littéraire, défie au-delà de tout la raison politique, tout en lui donnant un relief singulier, une motricité propre et ambiguë. Comment, en effet, l’animal politique Mitterrand, que nous avons tant détesté (et pour cause!), pouvait-il cacher à ce point son talent pour l’amour, et les mots pour le dire? L’écrivain Mitterrand s’y lit, magistralement. Comme si nous devions, sur le tard, et improprement, de manière segmentée, le réévaluer à la hausse, au moins par comparaison avec ses successeurs, lui qui vénérait la langue française à s’en damner.
L’excellence de son grand destin ne fut donc pas la France, l’Élysée, la droite, la gauche, la République, les trahisons et les coups bas, ces fausses parures. Non, ce fut cette femme admirable, taillée dans les plus beaux marbres de l’intelligence, érudite hors norme dès qu’elle livre un cours sur la sculpture de la seconde moitié du XIXe siècle, sa spécialité, amoureuse de son homme de bout en bout, elle qui confessait, en 2015: «Je n’ai jamais connu personne d’autre. Ni avant ni après.» Quand Mitterrand l’aperçoit à Hossegor, à la fin des années 1950, elle a 14 ans. Quand il la regarde comme une femme, elle en a 18. Quand il l’aime, elle en a 20, lui, 47… En novembre 1964, il lui écrit: «Je t’ai rencontrée et j’ai tout de suite deviné que j’allais partir pour un grand voyage. Là où je vais, je sais au moins que tu seras toujours. Je bénis ce visage, ma lumière. Il n’y aura plus jamais de nuit absolue pour moi. La solitude de la mort sera moins solitude. Anne mon amour.»

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Mazarine et Anne Pingeot.

Alcôves. Anne Pingeot, qu’il nomma «mon créateur de joie», fut sans doute la seule passion du Mitterrand vivant. Elle fut aussi son regret éternel: l’avoir condamnée à l’ombre, sauf pour quelques initiés. «Ma mère est l’héroïne d’un film que personne ne verra jamais», écrivait il y a dix ans Mazarine Pingeot, leur fille longtemps cachée. Nous lisons désormais cette héroïne dans un livre ouvert, devenu preuves d’histoire. Par délicatesse, le grand amour de Mitterrand a attendu la mort de l’épouse, Danielle Mitterrand, pour accepter de mettre au jour certains secrets d’alcôves – disons les plus beaux. En novembre 1963, il lui écrit: «Mais lumière, chaleur et joie ne viennent d’aucun autre soleil que celui qui nous habite.» En juillet 1967: «T’aimer est en soi une œuvre passionnante.» En août 1969: «Notre amour me donne le sentiment de l’éternel.» En mai 1964: «Je n’entamerai pas votre vérité. Si vous prenez un jour le chemin qui va vers moi la mort seule m’arrachera de vous.» La mort seule. Et encore.
 [BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 14 octobre 2016.]

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