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Peaux blanches, racines noires. Le tourisme chamanique de l’iboga au Gabon. Compte-rendu

Publié le 05 novembre 2016 par Antropologia

peaux-blanches Nadège Chabloz, Academia-L’Harmattan, Louvain-La-Neuve, 2014.

L’iboga est une plante psychotrope utilisée dans le rite bwiti au Gabon. Celui-ci est peu décrit dans l’ouvrage car l’objet de l’auteure, Nadège Chabloz, anthropologue qui travaille à la rédaction des Cahiers d’études africaines, est ailleurs. Dans cet ouvrage, tiré de sa thèse de doctorat (Voyages salvateurs. Anthropologie du tourisme « solidaire  » et «chamanique » sous la direction de Jean-Loup Amselle, 2011), elle analyse l’élaboration d’un tourisme spécifique qui conduit des Occidentaux (des Français pour l’essentiel dans le livre) à venir s’initier au Gabon.

Un objet élargi donne un livre très dense. Si l’anthropologue a enquêté au Gabon mais aussi en France, auprès de Français initiés, d’initiateurs à la fois français et gabonais, elle multiplie cependant les échelles : locale, nationales (France et Gabon), internationale (par la circulation des informations et l’inscription de l’iboga dans un mouvement plus large de tourisme chamanique, les références à l’ayahuasca au Pérou par exemple sont nombreuses.) Du coup, les sources sont elles-mêmes très diverses : sources de première main (l’enquête), médias, documentaires (l’auteure est elle-même réalisatrice de films), Internet, séminaires… Et que dire de l’imposante bibliographie qui atteste du sérieux du travail, chaque « thème » ayant été minutieusement « fouillé » ? On peut évoquer en particulier le chapitre IV : Du romantisme au new age : culture du moi et de l’autre exotique qui présente de manière très détaillée romantisme et new age.

Cette ambition « globalisante » conduit Nadège Chabloz à étudier les stratégies et rhétoriques de l’ensemble des acteurs qui gravitent dans la construction de ce tourisme spécifique : les touristes, les initiateurs et le militantisme qu’ils élaborent bien sûr, mais aussi l’Etat gabonais dans ses logiques de fabrication d’une identité nationale, de relations avec les pays voisins, de patrimonialisation dans le cadre des orientations de l’UNESCO, l’Etat français qui interdit la consommation de l’iboga sur le territoire et condamne « une dérive sectaire » sans oublier les chercheurs, anthropologues locaux ou pas, thérapeutes et les organisations internationales… Elle analyse également les moyens qu’utilise chacun : réseaux sociaux, documentaires, livres, médias… On pourrait regretter du coup la dilution des données directes de l’enquête dans un corpus d’informations aussi vaste.

Pour revenir à l’enquête, outre les motivations des candidats à l’initiation, l’auteure aborde, de façon peut-être plus formalisée dans la conclusion, la question des relations postcoloniales entre Occidentaux et Africains.

Et où se situe dans tout cela l’anthropologue ? Il faut attendre le troisième chapitre : Quêtes d’authenticités et d’altérités pour connaître son positionnement et les conditions de recueil des données. Dans cette partie peut-être un peu tardive, Nadège Chabloz livre une réflexion intéressante sur l’enquête, qu’elle replace dans des débats qui traversent l’ensemble de la discipline. Jusqu’où l’anthropologue peut/doit-il s’engager ? Dans le cas présent, le choix d’être ou pas initié(e) soulève la question de la légitimité et de la crédibilité auprès des enquêtés mais aussi du monde académique (pp.138-139). Par extension, ce choix va déterminer le statut du chercheur et le type d’informations auxquelles il va accéder. C’est ce que se propose d’analyser l’auteure, dépassant la question de la « bonne distance ».

Faut-il « jouer à être l’Autre » ? Elle s’interroge sur certaines orientations d’une anthropologie en terrain « exotique » dans un contexte postcolonial, qu’elle met en parallèle avec l’évolution du tourisme vers un tourisme participatif (139) et aborde ainsi le discours des anthropologues eux-mêmes.

Elle s’intéresse ensuite à la « relation ethnographique » : aux interactions avec ses interlocuteurs, aux situations de restitution et à leurs effets et enfin aux limites de la notion d’anthropologie « partagée » (p.150).

Colette Milhé



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