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3 août 1914 : Sont-ils « heureux » de partir ?

Publié le 02 août 2014 par Billiskaya

Sont-ils « heureux » de partir ? Poincaré m’a demandé de faire un petit tour dans plusieurs gares et endroits de région parisienne, pour « saisir » l’état d’esprit de nos jeunes engagés à la suite de l’ordre de mobilisation générale. Je me suis rendu Gare Saint-Lazare, à côté de chez moi avec les arrivées de mobilisés venant de l’Ouest, aux  gares de Versailles Rive droite puis Rive gauche à côté de laquelle j’ai finalement déjeuné avec mon ami conservateur du château Pierre de Nolhac puis, de façon inévitable, gare de l’Est, où se concentrent, de façon massive, les départs vers le front.

Je regarde la tête des gens, saisis des bribes de conversations, des commentaires chuchotés ou au contraire à voix haute, exprès. J’observe cette France encore assise tranquillement dans la paix d’un chaud mois de juillet il y a seulement quelques jours, se lever brusquement, début août, pour partir se battre les armes à la main.

J’entends un peu partout des « À Berlin, à Berlin ! » vengeurs. Ici et là, ça chante à tue-tête la Marseillaise puis, malheureusement, aussi des chansons à boire, dans une forte odeur de vinasse.

J’observe des femmes et des enfants qui pleurent en disant un dernier au-revoir à un père qui promet de revenir vite. D’autres gamins jouent insouciants avec le képi de leur papa embrassant longuement leur maman émue.

Des paysans pestent bruyamment de ne pouvoir rester jusqu’à la fin des moissons et sont persuadés qu’on les a mobilisés trop vite, par erreur, qu’ils vont être priés de retourner à leurs champs pour finir leur labeur.

Des omnibus sont (mal) garés, inutilisés, sur le bord des trottoirs, faute de chevaux pour les tirer : ils sont tous réquisitionnés par l’armée. Il n’y a plus de taxis non plus. Alors on marche, pour ceux qui n’ont pas d’automobile.

Après les rumeurs de guerre dont la population a été abreuvée jusqu’à plus soif pendant près de quinze jours, nous avons maintenant droit à la guerre des rumeurs. J’ai beau être particulièrement bien placé pour avoir l’information exacte, je me laisserais presque prendre.

« Il y a des espions allemands en plein Paris et le gouvernement ne s’en rend même pas compte… » « Méfiez-vous de ceux qui ont un nom ou un accent germanique… » Des Alsaciens qui ont choisi la France sont molestés après avoir été confondus avec des Prussiens ; la brasserie Heidt est pillée sous mes yeux, sans intervention de la police (j’appelle, furieux, le préfet Hennion).

« Les publicités Maggi, pour son bouillon Kub – nom évidemment allemand – diffusent des messages codés pour l’ennemi ! » Plus c’est gros, plus ça circule. Le «n’importe quoi » est répété et déformé par n’importe qui.

À mon retour devant le président de la République, je fais un long compte-rendu oral lui indiquant que nos compatriotes ont des « sentiments mêlés » : mélange bizarre de vraie tristesse de partir au front et de joie de se battre, stupeur et incrédulité face à cette guerre qui arrive si brusquement, peur et ferme résolution à la fois de nos soldats. Chez la même personne, tous ces sentiments peuvent se succéder dans une seule journée.

Poincaré m’écoute jusqu’au bout, sans bouger un seul trait de son visage, totalement impassible – comme inaccessible aux sentiments – et conclut d’un laconique : «  Bon, c’est clair. »

Les passants regardent, stupéfaits et résignés, l'ordre de mobilisation générale...

Les passants regardent, stupéfaits et résignés, l’ordre de mobilisation générale…


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