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Kristen Worley, une cycliste transsexuelle à l’attaque des institutions sportives

Publié le 12 août 2016 par Tanialoue
Structure chimique de la testostérone

Structure chimique de la testostérone

La cycliste de haut-niveau canadienne Kristen Worley n’est pas à Rio. Et pour cause : sa santé s’est dégradée depuis 10 ans, car les Directives du Comité International Olympique pour les transsexuelles qui souhaitent prendre part aux compétitions, ainsi que le Code mondial antidopage, l’ont empêché de suivre un traitement d’hormones androgènes de remplacement, son corps n’en produisant plus du tout. Les questions que son cas soulève autour de la testostérone intéressent l’ensemble du monde sportif sur les relations entre santé et performance.

Née homme et devenue femme en 2001, celle qui a dû se résoudre à abandonner le sport poursuit la compétition sur le terrain juridique : elle vient d’obtenir fin juillet du Tribunal des droits de la personne de l’Ontario une audience complète pour intenter un procès contre le CIO, l’Agence Mondiale Antidopage (AMA), l’Union Cycliste Internationale (UCI), Cyclisme Canada (CCC) et l’Association Cycliste de l’Ontario (OCA). Kristen Worley demande une compensation pour les dommages personnels et professionnels, l’annulation de la Directive du CIO sur le taux de testostérone maximum autorisé, ainsi que de sa politique de vérification de sexe.

Arguments purement scientifiques

Le sujet des sportives transsexuelles est souvent réduit à une question exclusive de revendications LGBTQ (lesbien, gay, bisexuel, transgenre ou queer) ou encore caricaturé au danger que représenterait pour l’équité dans le sport féminin un Mike Tyson qui enfilerait une jupe (image tirée d’une conférence sur ce thème) . Or, il ne s’agit pas de cela. Les arguments de Worley sont purement scientifiques et centrés sur le rôle d’une hormone sécrétée naturellement, mais en quantités différentes, par le corps des hommes et des femmes : la testostérone.

Que disent les règlements sportifs ? Dans sa Déclaration de consensus concernant les changements de sexe dans le sport datée de 2003, le CIO indique que les hommes ayant changé de sexe sont autorisés à participer aux compétitions, à condition qu’un « traitement hormonal approprié au nouveau sexe ait été administré de manière vérifiable et durant une période suffisamment longue pour réduire au minimum les avantages liés au sexe dans les compétitions sportives ». Dans sa version 2015, appelée Réunion de consensus du CIO sur le changement de sexe et l’hyperandrogénisme, « l’athlète doit prouver que son niveau total de testostérone dans le sérum est inférieur à 10 nmol/L pendant les 12 mois au moins qui précèdent sa première compétition » et « le niveau total de testostérone dans le sérum de l’athlète doit rester en-dessous de 10 nmol/L pendant toute la période (de compétition) ».

 Les transsexuels femme vers homme, eux, ne sont pas soumis à une règlementation sur leur taux de testostérone et bénéficient de la part de l’AMA d’une autorisation d’usage à des fins thérapeutiques (AUT), entre autres pour prévenir « les conséquences pour la santé en cas d’absence de traitement » notamment « le risque de perte de densité osseuse chez les personnes qui ont subi une ovariectomie ». Plusieurs athlètes transsexuelles seraient d’ailleurs en lice aux Jeux de Rio. Autre population de sportifs ayant le droit d’en prendre sans risquer d’être suspendus pour dopage, les hommes souffrant d’hypogonadisme (déficience en hormones sexuelles), afin de prévenir les problèmes liés à l’absence de traitement : « faiblesse musculaire, ostéoporose, baisse de  la libido, dysfonction érectile/impuissance, infertilité, dépression ». Mais ces exceptions restent interdites aux transsexuelles homme vers femme, dont le corps biologique a pourtant les même besoins hormonaux pour ne pas développer tous les symptômes décrits par l’AMA. Kristen Worley les a subis et demande réparation.

Groupe d’experts autour du sexe féminin

Ces règlements sont le fruit d’un groupe de travail du CIO sur les changements de sexe, composé de docteurs, médecins, chercheurs, anciens athlètes ou avocats, membre ou conseillers du CIO ou de l’AMA, qui s’est étoffé en passant de sept personnes en 2003 à vingt en 2015. Chercher à obtenir des informations sur les bases scientifiques sur lesquelles ils sont sont appuyés pour établir le fameux plafond des 10 nmol/L de testostérone revient à se faire ballotter d’une institution à l’autre. L’UCI fait savoir qu’elle « n’a pas contribué à l’étude mais suit les instructions du CIO ». Le Comité Santé, Médecine et Recherche de l’AMA renvoie à son Département des Sciences, lequel redirige vers le département médical du CIO. Le Directeur médical et scientifique du CIO, le Dr Richard Budgett, restant muet après avoir dans un premier temps accepté de répondre aux questions, il faut se replier sur l’un des sept premiers membres du groupe de travail, Arne Ljungqvist, vice-président puis président de la commission médicale de l’IAAF (fédération internationale d’athlétisme) de 1980 à 2004, président de la commission médicale du CIO entre 2003 et 2014, et aussi président du comité Santé, médecine et recherche de l’AMA de 2000 jusqu’en 2014.

Mais malgré son CV digne du Who’s who de la médecine du sport, le Professeur suédois invite à son tour à contacter deux des autres experts du groupe, « qui ont travaillé avec l’IAAF sur leurs réglementations pour l’hyperandrogénisme dans lesquelles les 10 nmol/L ont été introduits pour la première fois, comme le niveau en dessous duquel les femmes avec une testostérone élevée doivent garder leur taux pour être éligibles aux compétitions ».

Le Pr Ljungquist rappelle que les femmes hyperandrogéniques (atteintes d’une condition génétique qui présente la particularité d’activer la production d’androgènes) ne sont plus tenues depuis l’an dernier d’avoir recours à un traitement pour faire baisser leur taux de testostérone sous 10 nmol/L. L’appel devant le TAS de la sprinteuse indienne Dutee Chand avait abouti à la suspension de cette règle de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) pendant deux ans, le temps que l’institution produise des recherches montrant que ces taux hormonaux naturels procurent un avantage d’au moins 10 à 12 % sur leurs performances sportives.

Interrogé sur les conséquences éventuelles sur la santé d’une privation de testostérone chez les sportives transsexuelles homme vers femme, question qui rejoint les préoccupations de l’AMA pour les transsexuelles femme vers homme qui ont le droit à une AUT, le ponte des institutions médicales et scientifiques sportives tient à préciser ses propos avant de passer la main : « Je n’ai rien suggéré concernant les aspects de santé, qu’ils soient positifs ou négatifs. C’est un problème pour les spécialistes. »

 Le CIO manque de science

Le docteur donne donc le témoin à une autre spécialiste (qui refuse d’être citée) pour communiquer une bibliographie de trente-cinq références scientifiques, couvrant principalement la relation entre la testostérone et la performance chez les hommes et les femmes, l’hyperandrogénisme ou le dopage. Mais rien sur la relation entre testostérone et santé. Finalement, des réponses viendront de deux autres participants au Consensus du CIO de 2015. Le Pr Lars Engebretsen, responsable des activités scientifiques du CIO : « Mes impressions sont que ces règles actuelles sont des directives et sujettes à discussion. » avance-t-il. « La littérature est variable et les opinions fortes bien que nous manquions de science. Le groupe d’experts du CIO va continuer de travailler là-dessus. »

Expert pour l’AMA de 2009 à 2013 et membre de la Commission Médicale et Scientifique du CIO depuis 2016, le Pr Yannis Pitsiladis livre des statistiques intéressantes pour expliquer le plafond de 10 nmol/L : « C’est basé sur le fait que les hommes ont des taux de testostérone allant à près de de 9 à 38 nmol/L et les femmes de 0.52 à 2.4 nmol/L. » Le chiffre de 10 nmol/L est donc une valeur très prudente pour les femmes afin d’inclure des conditions médicales particulières qui font monter les chiffres.

Ces données montrent les taux normaux et sains de testostérone respectivement pour des corps d’hommes au chromosomes XY et pour des corps de femmes au chromosomes XX. Que se passe-t-il dans le corps d’un homme XY transitionné en femme et privé d’un taux normal testostérone ? Le CIO ou l’AMA a-t-il des publications scientifiques qui décrivent l’impact sanitaire de leur directive sur le cas spécifique des sportives transsexuelles ? « Rien là-dessus… mais c’est ce que nous prévoyons de faire… », a répondu le Pr Pitsalidis.

Enfin, Myron Genel, un participant aux groupes de travail de 2003 et 2015 et ancien membre de commission médicales et scientifiques du CIO et de l’AMA, vient de publier un article dans le Journal de l’Association Médicale Américaine qui achève le consensus institutionnel. Il remet aujourd’hui en cause la politique de vérification des sexes en sport et les règles concernant les sportives hyperandrogéniques, en développant des arguments démontrant le caractère discriminant et les biais scientifiques des directives qu’il avait contribué à établir. Contacté au sujet de la testostérone, le Dr Genel avait lui aussi suggéré de plutôt joindre ses collègues…

La testostérone, perdue en transition

Ces études, Kristen Worley les possède. Elle est même le sujet de futures publications scientifiques. Parmi les recherches que son équipe présentera devant le Tribunal des droits de la personne de l’Ontario, il y a celles qui indiquent que la testostérone n’est pas qu’une hormone mâle et qui décrivent plus de 200 actions cellulaires des hormones androgènes sur le corps des femmes ; celles qui montrent qu’au-delà de toute réflexion sur la performance sportive, un corps d’homme XY, transitionné ou pas en femme, réclame un taux élevés d’androgènes sans quoi il passera spontanément en phase de post-ménopause, la synthèse cellulaire s’arrêtant à un taux inférieur à 9.6 nmol/L ; celles qui listent 24 risques majeurs pour la santé des sportives qui se plieraient aux lignes directrices du CIO en descendant médicalement sous les 10 nmol/L, la pratique du sport étant évidemment impossible dans ces conditions ; celles qui rappellent qu’une femme n’est pas un homme avec moins de testostérone, qu’un corps de femme de chromosomes XX n’équivaut pas à un corps d’homme de chromosomes XY, comme le sous-entend la Directive du CIO : un corps XY demande en effet 6 à 10 fois plus d’androgènes pour qu’il ait un état de santé et d’homéostasie comparable à celui d’un corps XX.

Ces données médicales rendent absurdes voire discriminatoires les autorisations thérapeutiques pour des androgènes synthétiques accordées par l’AMA aux transsexuels femme vers homme et aux hommes hypogonadiques alors que les transsexuelles homme vers femme comme Kristen Worley en ont aussi besoin, tout comme les femmes hyperandrogéniques. La testostérone continue d’être perçue comme l’hormone de la performance bien qu’elle participe avant tout de l’équilibre de l’organisme, et que plus de 200 variants génétiques ont été identifiées comme procurant un avantage dans le sport d’élite. Les institutions sportives persistent, malgré leurs recherches scientifiques lacunaires, à maintenir une politique de vérifications de sexe basée sur la testostérone et l’apparence des sportives, afin d’entretenir l’illusion du « principe de compétition équitable » tout en célébrant le talent et les dons des champions.

Recherche fondamentale

Alors non, l’enjeu du procès ne sera pas d’autoriser Mike Tyson à porter une jupe au nom de l’égalité des sexes et des libertés individuelles, mais de garantir aux athlètes la possibilité d’être en bonne santé et d’avoir un accès équitable aux soins, ainsi que le prévoit la Charte olympique. Au-delà du cas Worley qui pourrait permettre aux autres transsexuelles de prendre effectivement part aux compétitions sportives, le litige qui l’oppose aux institutions sportives est intéressant à plus d’un titre : c’est la première fois que le CIO aura à répondre en dehors du Tribunal Arbitral du Sport (TAS) qu’il avait lui-même créé pour résoudre les conflits relatifs au sport. En refusant de signer une licence sportive afin d’avoir accès à un traitement hormonal de remplacement, Worley échappe à l’obligation de faire appel devant le TAS et peut ainsi mener sa bataille juridique dans un tribunal de son pays.

Par ailleurs, les recherches de l’équipe scientifique de Worley intéressent les athlètes dites hyperandrogéniques: en plus de l’absence de preuve que leur grande quantité de testostérone n’améliore pas leurs performances sportives de 10 à 12 % comme le demande le TAS, s’il apparait que baisser leur taux altère la santé de ces femmes, les institutions ne pourront qu’enterrer définitivement leurs règlementation. Enfin, comme le signale Kristen Worley, la recherche fondamentale en biologie, à laquelle elle participe, avancera dans la connaissance encore incomplète du rôle des hormones, grâce à une vue unique et rare sur les personnes transitionnées qui permettent d’isoler ce qui se passe dans un corps totalement privés d’androgènes.


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