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Pourquoi le sauteur amputé Markus Rehm ira (peut-être) aux JO

Publié le 31 mai 2016 par Tanialoue
La prothèse de Markus Rehm à la pointe de la science

La prothèse de Markus Rehm à la pointe de la science

Markus Rehm saute de plus en plus loin tandis que la science fait du sur-place. Il y a deux ans, je publiais une note intitulée « Pourquoi le sauteur amputé Markus Rehm n’ira pas à l’Euro ». Aujourd’hui, le sauteur en longueur amputé transtibial a de quoi espérer aller à Rio. Un panel d’experts a rendu lundi une conclusion prudente et équivoque lors d’une conférence de presse organisée à Cologne : les prothèses de course possèdent les défauts de leurs qualités, et vice-versa. Si elles font courir moins vite, elles confèrent une technique d’impulsion plus efficace.

L’un dans l’autre, le sauteur allemand progresse. En 2012, avec un bon de 7,35 m, il battait le record du monde de sa catégorie en remportant l’or des Jeux paralympiques. Quatre ans plus tard, il a gagné un mètre et vise le titre aux Jeux olympique de Rio. Privé de championnats internationaux par la Fédération allemande d’athlétisme depuis qu’il est en mesure de rivaliser avec les ‘valides’, Rehm a intéressé la chaine télé japonaise NHK pour financer une expérience scientifique visant à vérifier si ses prothèses de course lui fournissent l’avantage que les instances dirigeantes sportives lui prêtent.

« Une tâche impossible »

L’affaire rappelle le cas Pistorius, sauf qu’à l’époque (2007), c’était l’IAAF qui avait ordonné l’étude à l’institut de biomécanique et d’orthopédie de l’Université de Cologne, lequel avait rendu un avis défavorable à l’athlète. Pistorius avait alors saisi le Tribunal Arbitral du Sport et finalement obtenu de courir aux championnats du monde IAAF de 2011, au motif que les scientifiques n’avaient étudié que les avantages et pas les inconvénients liés à l’utilisation des prothèses.

Lundi, le même labo de Cologne s’est montré beaucoup plus réservé dans ses conclusions au sujet de la biomécanique de Markus Rehm. Pour l’étude, le Professeur Wolfgang Potthast était associé au Dr Hiroaki Hobara de l’Institut de recherche d’informatique humaine de Tokyo et au Dr Alena Grabowski du Département de physiologie intégrée de l’université de Boulder au Colorado. Le Dr Grabowski a accepté de m’expliquer les conditions de l’étude et dévoile les conclusions complètes du rapport. Pour la scientifique, « définir les avantages et les inconvénients est une tâche impossible ».

Dr Alena Graboswki (photo by Patrick Campbell/Université de Colorado)

Dr Alena Graboswki (photo by Patrick Campbell/Université de Colorado)

Comment avez-vous intégré l’équipe de recherche biomécanique sur les performances de Markus Rehm ?

J’ai été contactée par NHK pour faire partie de l’équipe de recherche internationale. Avec les docteurs Potthast et Hobora, j’ai développé les protocoles, assisté aux mesures et interprété les résultats de l’étude que nous avons mené sur trois sauteurs avec une amputation transtibiale et sept sauteurs non-amputés. Les tests ont eu lieu sur la piste couverte de l’Université des Sports de Cologne dans la semaine du 11 avril, et un sauteur amputé et un non-amputé ont été analysés à l’Institut Japonais des Sciences du sport la semaine suivante.

Les sauts de Markus Rehm font régulièrement l’objet d’études biomécaniques (cinématiques) par l’équipe d’OSP Hessen de Frankfort à chaque championnat national depuis 2013 (Le Pr Nixdorf nous en avait donné la primeur). Avez-vous utilisé leurs données ?

Nous avons utilisé nos propres mesures de manière à pouvoir facilement procéder aux comparaisons entre les sauteurs. Les principaux déterminants de la performance sont la vitesse de la course d’élan et la technique de décollage. Nous avons quantifié différents aspects du saut en longueur, voici quelques paramètres étudiés : vitesse, force de réaction au sol, impulsion, cinématique et dynamique de l’articulation et du corps tout entier, et l’énergie.

Quels sont les principaux résultats de votre étude ?

Voici les conclusions du Rapport :

– Notre étude fournit des informations importantes sur la performance en saut en longueur chez les athlètes avec et sans amputation transtibiale ainsi que les premières données dynamiques articulaires en 3D pour un saut en longueur complet en plein effort.

– Nous avons trouvé que les sauteurs en longueur expérimentés avec une amputation transtibiale ont des vitesses horizontales et des impulsions nettes différentes lors de l’appui d’appel comparé aux sauteurs en longueur expérimentés non-amputés.

– Les sauteurs en longueur de classe mondiale avec une amputation transtibiale utilisent une différente technique pour le saut en longueur.

– L’utilisation de la prothèse dicte la technique chez des athlètes avec une amputation transtibiale en leur permettant d’emmagasiner et de restituer l’énergie élastique dans la fibre de carbone et de générer un travail positif depuis les muscles entourant l’articulation de la hanche. Surtout, toute l’énergie qui est emmagasinée dans la prothèse doit être générée par un travail musculaire de la part de l’athlète pendant les phases de course d’élan et d’appel. Toutefois, l’utilisation du mouvement ne dicte pas le modèle du mouvement ; l’utilisation des prothèses spécifiques à la course résultent en une plus large variabilité des mouvements articulaires comparés aux non-amputés (autour du genou par exemple).

– Puisque l’utilisation d’une prothèse spécifique à élasticité passive limite la vitesse maximale de course et que la vitesse de course d’élan est un déterminant important de la longueur du saut, nos résultats suggèrent que l’utilisation de la prothèse est un désavantage pour le saut en longueur.

– Nous avons trouvé que les sauteurs amputés et expérimentés qui sautent avec leur jambe affectée ont une meilleure technique que les sauteurs non-amputés, ce qui suggère que l’utilisation de la prothèse est un avantage pour le saut en longueur.

– Le saut en longueur est une tâche complexe qui repose à la fois sur la vitesse et la technique. À ce stade, nous ne pouvons pas peser les effets de la vitesse et de la technique indépendamment l’une part rapport à l’autre car elles ne peuvent être complètement séparées et nous ne pouvons pas quantifier les contributions de chaque facteur.

– Notre recherche montre que les sauteurs en longueurs avec des prothèses spécifiques à la course et les sauteurs non-amputés utilisent des techniques de mouvement différentes. La comparaison des facteurs limitants de la performance des ces différentes techniques n’est pas possible à ce stade. Un facteur fournissant un avantage dans une technique peut être un désavantage pour une autre et vice-versa.

– À ce stade de la recherche, nous ne pouvons pas affirmer que la prothèse de Markus Rehm lui fournit ou pas un avantage global.

– Nous prévoyons de continuer nos recherches afin de mieux comprendre la combinaison de facteurs mécaniques qui influencent la performance en saut en longueur et de l’utilisation des prothèses de course spécifiques.

Ces dernières années, les scientifiques ont été appelés à la barre pour donner leur avis sur les avantages mécaniques d’Oscar Pistorius et hormonaux de Dutee Chand, or le Tribunal Arbitral du Sport n’était pas allé dans le sens de leurs conclusions et avait autorisé la participation de ces sprinteurs aux compétitions de l’IAAF. Dans le cas de Rehm, ils semblent beaucoup plus réservés dans leurs conclusions. Pensez-vous que la science perd de son influence dans l’élaboration et l’évolution des règlements sportifs ?

Je pense que la science est très importante dans ces décisions et devrait continuer à fournir des conseils pour les règlements sportifs. Toutefois, je crois que définir un avantage ou un désavantage est une tâche impossible, ce qui explique en partie pourquoi nous étions prudents. Nous voulions être aussi précis dans nos résultats et nos conclusions.
Un groupe de travail de l’IAAF s’est déjà réuni une première fois le 20 avril afin d’étudier l’application de la Règle 144.3 (d) aux prothèses de courses utilisées en pied d’appel au saut en longueur: « (ne sera pas autorisée) L’utilisation d’un quelconque matériel visant à aider l’athlète, à moins que selon toute probabilité il ne puisse fournir, que l’utilisation de ce matériel ne lui donnera pas un avantage dans la compétition par rapport à un athlète ne l’utilisant pas. » Markus Rehm vient de franchir cette étape. Sur la base des recommandations du groupe de travail, l’IAAF devrait statuer sur le cas de Rehm lors de son prochain Conseil prévu le 17 juin afin de l’autoriser ou non à participer aux championnats d’Europe le mois suivant et aux JO en août.

Dans mon prochain post, je donnerai des données techniques jamais encore publiées pour comparer les avantages et les inconvénients de la prothèse de Markus Rehm face aux meilleurs sauteurs de l’histoire: Mike Powell, Carl Lewis et Bob Beamon.


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