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Chasse sous-marine (II)

Publié le 28 décembre 2016 par Neutrinou
Ce post est la suite et la fin de Chasse sous-marine (I)
On trouvera à cet endroit un autre récit sur la chasse - plus humoristique.

Chasse sous-marine (II)

Indonésie - Java timur, côte sud - là ou il y a, paraît-il, des bandits qui vous arrêtent sur la route, vous détroussent et vous tuent !


J'ai aussi chassé en Indonésie, un pays que j'aime beaucoup - à part Bali, l'Indonésie n'est pas touristique et c'est très beau. Mais la saison était mauvaise, la mer agitée, la chasse inégale. Sauf pour le plaisir d'être dans l'eau, de regarder les poissons tranquilles au fond, tandis que la mer était agitée en surface.
L'un des plus grands charmes de la chasse est de s'inviter dans une fête de poissons. Ça se passe toujours dans un champ de patates. Les patates, ce sont des massifs de coraux qui s'élèvent dans l'eau, parfois presque jusqu'à la surface, et forment des petites montagnes, avec des défilés, et au pied, des trous. C'est dans ces défilés qu'on trouve le poisson. Des bandes qui traînent ensemble : on voit parfois plusieurs bancs de poissons de formes, tailles, couleurs variées qui s'entremêlent, tournoient comme pour un spectacle de ballet. Plus souvent, ce sont des petits bancs où s'invitent des poissons solitaires. Il y a une ambiance d'énervement dans ces endroits. Et c'est là que certains poissons font des bêtises. Alors qu'ils resteraient à une distance prudente du chasseur s'ils étaient seuls, les voilà pris d'euphorie, et la curiosité les incite à passer à portée de flèche. Je ne les rate pas.
Bien sûr, le chasseur doit faire attention à se cacher au maximum. S'il apparaît trop massif, il fait peur. On dit aussi qu'il ne doit pas croiser le regard du poisson - mais j'ai peine à y croire. Certains chasseurs portent pourtant des verres mercurisés pour éviter le contact visuel. A quand les Ray-Ban sous-marines ?
Pour augmenter les chances, il faut donc se planquer derrière un rocher, fusil tendu à bout de bras, et suivre le manège des poissons qui sont souvent curieux et viennent voir. Certains mettent du temps à s'approcher : ils tournent, repartent, reviennent et mettent la patience du chasseur à l'épreuve, et aussi ses capacités respiratoires - car il est en apnée.
L'apnée est l'autre plaisir de la chasse. Pas d'appareil pesant ou engonçant. Dans les eaux tropicales, presque rien sur la peau, juste de quoi éviter les brûlures et les coupures de rasoir quand on touche le corail, ou quand on heurte par mégarde une méduse - certaines sont mortelles.
Pour descendre, on fait un canard : alors qu'on était bien à plat sur l'eau, on se plie en deux d'un coup. On commence alors à couler, il faut se remettre droit, bien vertical et on voit l'eau défiler à l'envers. Il faut accepter d'être perdu, sans voir ni le fond ni la surface : qui redresse la tête pour se repérer, se freine et rate sa coulée. Quand on sent que l'ensemble du corps est immergé dans l'eau, on peut donner un coup de palme ou deux pour descendre plus vite - tout dépend du plomb qu'on a à sa ceinture.
La descente s'accélère au fur et à mesure qu'on descend, du fait de la pression de l'eau - c'est comme la colonne d'air sur ta tête, mais en plus lourd. Il faut se redresser au bon moment pour atterrir à l'endroit qu'on a repéré - arriver exactement dessus avec de l'élan, si on a bien tout calculé. Pas simple, puisque tu ne vois pas. Mais si tu réussis, c'est le mouvement gracieux d'une raie qui se pose sur le sable. Prêt à rester tout le temps qu'il faut au fond de l'eau...
Là, on tourne la tête, on bouge les yeux de tous les côtés - il faut voir d'où vient le poisson. Mais aussi se relaxer aussi parfaitement que possible, pour ne pas consommer d'air par une activité musculaire inutile. Une bonne apnée, bien descendu, bien posé, bien relaxé, c'est un plaisir en soi, parfois un petit chef-d'œuvre de zen !

Chasse sous-marine (II)

Les "perroquets" (vert et orangés) sont interdits de capture à Ko Kut. Dommage, ils sont aussi abondants qu'excellents dans l'assiette !


Attends une seconde. Retiens ta respiration et ne bouge pas. Avant que tu remontes, je voudrais dissiper un malentendu. Je ne fais pas de la pêche sous-marine. C'est idiot : depuis quand fait-on de la pêche aérienne ? On doit tirer sur les poissons volants ? J'aurais tendance à dire que le pêcheur au bord de l'eau fait de la pêche sous-marine. Et moi, je pratique la chasse sous-marine.
Le pêcheur à la ligne est peut-être très habile, très rusé, mais il reste dans son milieu terrestre et aérien. Le chasseur sous-marin va chercher le poisson là ou il vit - au fond de l'eau, et parfois loin : il m'arrive régulièrement de faire un kilomètre à la nage avant d'arriver sur mon lieu de pêche. Sans aucun doute, le chasseur fait un effort.
Et s'il descend au delà d'une certaine profondeur, il prend un risque mortel. Régulièrement, et sans cause prédictible, des chasseurs meurent de la syncope des sept mètres. Le chasseur remonte après sa plongée, et à sept mètres, il perd soudain connaissance et respire dans l'eau. S'il est seul, si son compagnon est loin ou ne l'a pas vu, il est foutu. Au bout de deux minutes, lésions irréversibles au cerveau par anoxie. C'est peut-être une très belle mort : perdre connaissance dans l'eau, ne rien sentir, partir tranquillement. J'en rêve.
Je n'irai pas jusqu'à dire que les chances du poisson et du chasseur sont égales, mais avec les risques de mort qu'il prend, l'inconfort physiologique de l'apnée, il y a une vague forme d'équité. Je ne parle pas des requins : il y en a de moins en moins. Les risques de mort par injection de venin sont tout aussi grands, mais ne font pas fantasmer.
Tout le monde n'aime pas cette chasse. Il y a d'ailleurs souvent une agressivité invraisemblable vis à vis des chasseurs sur beaucoup de forums. Avec des arguments complètement affectifs et une capacité logique inférieure à celle d'un poisson rouge. Je réponds par le silence de la mer.
Mais il y a un aspect de ce sport qui m'embête beaucoup, c'est quand j'accroche le poisson à l'arceau. Je me dis qu'il n'a pas les hémisphères cérébraux qui, chez l'homme, amplifient la sensation de douleur et lui donne toute sa résonance. Que son comportement est réflexe. Que je ne tue que ce que je mange - et que d'autres auraient tué pour moi si j'allais au marché. Oui, je me répète tout ça pour m'autopersuader. Mais je ne me sens pas bien quand j'y pense. Pourtant, je continue. Je sais que c'est incompréhensible.
Un jour, on m'a offert un petit truc idiot, un stylo qui pouvait émettre un rayon laser. J'étais à Odessa, et j'attendais je ne sais qui dans un bureau où il y avait un chat - quelqu'un de très en retard. J'ai déplacé le rayon près du chat qui s'est mis à courir derrière. Il était fou d'excitation. Je suis resté assez longtemps à jouer avec lui, plus d'une demi-heure. Il ne s'est jamais lassé. Quand j'ai remis le stylo dans ma poche, il a cherché la tache rouge de tous les côtés. Il avait l'air déçu, presque perdu. Je suis revenu jouer avec lui plusieurs fois au cours des jours suivants. Il était aussi excité à chaque fois. Pourtant, pas d'odeur de chair fraîche, pas de grattements de souris, juste cette tache rouge diabolique que je faisais un peu trembloter. Mais jouait-il vraiment ? Quel part d'instinct brut y avait-il dans sa frénésie ?
La chasse sous-marine, pour moi, c'est pareil. Quelquefois, je suis comme fou, à peine je sors la tête, je replonge tout aussitôt, juste le temps de prendre une respiration. Je me livre corps et âme à cette passion-pulsion que j'imagine ancestrale. Il n'y a pas d'activité qui me vide plus la tête que la chasse.
J'ai l'impression de goûter un peu la vie psychique d'un chat.

Chasse sous-marine (II)

Que criait le mulot râleur ? En tout cas, il s'en est sorti - je nourris trop bien mes chats...



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