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Juggernaute

Par Villefluctuante
Juggernaute

PERSAN-BEAUMONT

C'est le chaos et on attend
Que les choses définitivement,
Meurent

Un couple de bourgeois chinois
Passent dans leur berline allemande
Et tout leur va, vraiment tout les enchante

La petite gare s'agite, on casse, on construit
Lentement des toilettes devant des files de gens
Qui n'en peuvent plus

Que cela cesse me dis-je sous mon parapluie
Que le monstre succombe dans ses circonvolutions de reptile
Que naisse le Nouveau

SANS TITRE (Crépusculite)

Que protègent ces grilles blanches? Des eaux calmes, tendues, noires où se moirent des nuages d'essence violette. Des canards et des cygnes qui paradent comme des croiseurs de guerre, droits et graves. Étrange canal en cul-de-sac, où mène-t-il au-delà des îlots de détritus, au-delà de la pierre du quai, des herbes folles et de l'usine abandonnée?

JUGGERNAUTE

Tu chevauches, dans les courbes du temps.
Tu oublies des après-midis de fleurs.
Dans des arrière-cours désertes, tu recueilles des particules inconnues.
De ta plus haute pointe, comme une plume creuse,
Tu érafles ce que tu ne connais pas.

DERRIERE LA PORTE (Juggernaute 2)

Qu'est-donc qui bat, qu'est-ce donc qui pulse qui martèle qui pousse avec l'obstination d'une nappe souterraine, chaude, visqueuse, impérieuse de pression? Mais c'est la vie Messeigneurs, c'est le mystère qui se code en nous et par nous. Là, sur la table, sur le trottoir, dans le bus, partout.

TU AVAIS PROMIS DE NE PLUS REVENIR

A l'aube, juste avant l'ouverture du square municipal. L'employé nettoie, les enfants courent, les voitures passent avec un bruit mouillé. Tu avais promis de ne pas revenir, pourtant.

JUGGERNAUTE 3

Avec ma longue queue de serpent
Mes écailles rugueuses qui partout accrochent
Et mes yeux encristés...
Je suis dans l'être des choses
Je suis dans l'être des choses
Et leurs écailles sont mes écailles
Et leurs reflets gris sont mes reflets gris

ETRANGE VOYAGE (Juggernaute 4)

Ensemble, nous ne pouvons
Tout seul, nous ne pouvons
Nous avions les étendards et les armes pourtant
Et la lande phosphorescente
Le monstre lui-même gêné
Dans son œil fixe et jaune,
On voit passer des nuages

CHAMBRE D'HOTEL

Tu es le correspondant d'une guerre personnelle
Le nez dans la moquette grise
Mais à qui envoyer les comptes rendus des batailles
Les communiqués de victoire, ou de défaite ?

WAITING FOR ANDY

Les festivités n'arrivaient pas vraiment à démarrer
Et nous scrutions le boulevard comme Torben Grael scrutait le plan d'eau
A la recherche de signes, de friselis, de mouvements de l'ombre
Et nous lancions des hypothèses comme des sondes dans le noir
Autoprogrammées, avides et fragiles

Je saute mais il n'est plus vraiment de vide
D'invisibles fils me retiennent me propulsent
L'instant présent rugit en moi comme un tigre

Les filles sont d'une beauté étourdissante ce soir
Mais leur visage est grave
Il ne leur reste plus beaucoup de temps.

Maintenant je sais
C'est un dispositif, une machine, une Porte
Voyez ce visage, voyez ces sourcils, voyez ces bras qui s'agitent comme des sémaphores
Mécanique précise qui me fait entrer dans l'autre monde
Qui est le même, finalement, mais qu'enfin je vois, qui enfin existe.

TRIBUTE TO BALLARD

J'aime les systèmes de contrôle défaillants.
J'aime les capsules de secours qui attendent calmement sous leur gangue.
J'aime les caméras de vidéosurveillance qui enregistrent calmement les cieux vides.
J'aime tout ce qui est désert.
J'aime les plateaux de bureaux le dimanche après-midi quand palpitent les diodes rouges vertes jaunes blanches.
J'aime les codes par-dessus les codes j'aime leur solitude.
J'aime tout ce qui attend.
J'aime les dispositifs compliqués dont tout le monde a oublié à quoi ils servaient.
J'aime les choses seules qui quand même frémissent d'être regardées.
J'aime les déserts.
J'aime le douzième arrondissement et son hébétude.
J'aime les postes de contrôle souterrains où de jeunes hommes en pulls marins regardent de vieux écrans striés.
J'aime les gros boutons de commande lumineux sur les pupitres obliques des centrales nucléaires.
J'aime la plaque de laiton qui voyage dans les galaxies avec dessus gravé l'Homme.
J'aime tout ce que je ne connais pas et qui est désert et qui attend.

LUNDI MATIN

Les marlous qui tiennent les murs avec leur inquiétude
Les petites filles parfaitement circonscrites qui filent vers l'école
Les mères aux blondeurs vagues qui évoluent en suivant un complexe réseau de rails invisibles
Les mauvaises herbes qui partout poussent de concert en équilibrant je ne sais quoi les bonnes peut-être
Les voitures brûlées qui calmement refroidissent
Par tes sensations tu accèdes au monde
Et il a toujours cette calme impudeur de qui sait qu'on ne peut pas le voir.

AU MAGASIN BIO

Regards inquiets vers les rayons
Circonspects on palpe nos organes à la recherche d'une anomalie
Fébriles on vérifie
Encore et encore
Les dates de péremptions, on relit les chiffres
On veut vivre, voilà l'angoisse
Mais qu'est-ce que vivre exactement, est-ce que c'est ça?
Le cordonnier chinois, juste à côté, se pose moins de questions
Sur une vieille plaque de plastique jauni il propose
Des clés
Des cachets commerciaux
Et des médailles pour chiens

Quand je partais dans l'air vif, au soir vers le marché de Santa Catarina chercher le jambon, le fromage, le vin, les olives. Rien n'égale cette allégresse dans le pas, dans les sensations quand elle fuit le désespoir qu'elle jouxte, quand elle le dépasse et le ridiculise. Quand nous discutions - Dieux! Comme nous discutions alors, sur le canapé, dans le lit, sur la plage, dans les bars à tapas. Discussions vertigineuses pour moi, qui découvrais tout un côté du monde ; amusantes, indulgentes pour elles qui me l'enseignaient. Quand nous prenions le thé au crépuscule sur la terrasse du toit, happant les particules de soleil grises et or, recueillant les derniers sons, les restes de chaleur. Quand nous nous tenions tous les trois en silence.

C'est un quadrilatère de cinq mètres de côté, une arrière-cour dérobée, oubliée. C'est abandonné ou presque et derrière la porte de fer peinte en beige pousse de la menthe. L'été quand je travaille en laissant la porte fenêtre ouverte le dispositif fonctionne le mieux. Une petite partie du vol infini des oiseaux s'intersecte ici, comme des coups de pinceaux dans une portion du ciel. Geais. Merles. Pigeons. Mésanges. Corbeaux. Le chat rôde, qu'on ne voit jamais, on ne retrouve que son noir office, des corps d'oiseaux sans tête le samedi après-midi.

L'USINE ABANDONNEE

Tous, nous attendions notre tour pour jeter un coup d'œil depuis le seuil de la grande porte en bois. Tous, nous attendions notre tour pour croquer notre petite part du rêve. A l'intérieur, les plantes impériales, les verrières divines et crevées, la suie comme une Gloire. Le silence. Les choses étaient là, là, là avec une intensité qui était presque douloureuse à force d'espérance.

L'APPARTEMENT

J'attendais que les ouvriers finissent en marchant prudemment sur le vieux parquet qui craquait sous mon poids. J'attendais en l'endroit même où j'attendais, pas trop ardemment, que ma vie commence vingt ans plus tôt. Je savais les photos rangées dans les albums, les livres derrières les vitrines de la bibliothèque, les peurs et les espoirs rangés avec les souvenirs. J'entendais en moi comme la musique d'un film oublié des années soixante-dix.

OBERMODERN

Au croisement des routes il y avait des lieux
Des endroits désignés par des noms
Capitales blanches sur le fond bleu émaillé
La lumière affluait de partout et éclairait de manière si étrange
Les choses
Ce n'était pas si clair...
Oui, c'était cela, c'était plus que l'ombre était chassée par un flux puissant
Patiemment, patiemment constitué au fil des siècles
Secrété par l'inquiétude même
Mais ô terreur,
Terreur, terreur, terreur !
A mesure qu'ils produisaient la lumière croissait l'ombre

A LOVE SUPREME

Dans ma tête j'écoutais John Coltrane
Et je marchais très lentement sur Lexington Avenue
Avec une femme disparue qui riait
Je goûtais l'air comme un fluide doré dans la ville grise et noire
Et je marchais très lentement sur la surface courbe de la Terre
Derrière moi sautillaient mes pertes et mes recommencements.


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