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Rencontre avec une ex-prostituée

Par Raymond Viger

Rencontre avec une ex-prostituée
«Toi, meurs pas avant
d’avoir écrit ton livre!»

Luc Dupont

Ce livre, je le vois comme un message transporté, un coup de poing dans la face dont tout le monde pourra bénéficier.»

À 16 heures, comme convenue, à la Grande Bibliothèque, lieu du rendez-vous, Sylvie se présente à moi. Je l’invite à me suivre au fond du bâtiment, jusqu’au petit café-resto qui jouxte l’auditorium, où nous serons à l’aise pour discuter. Voyant que les tables de la section café sont presque toutes occupées, elle émet une réserve: «Les gens sont beaucoup trop près de nous», dit-elle. Elle vise alors la section restaurant, plus luxueuse mais vide à cette heure. Elle entre hardiment dans l’espace, interpelle la serveuse, commande un café et, rapidement, se lance…

«J’écris dans ma tête depuis six ans. Ça fait six ans que je me survole. Je cherche quelqu’un pour m’aider à faire un livre sur ma vie.» 

En 23 ans de journalisme, c’est la première fois que je rencontre une prostituée. Plutôt qu’un livre à vaste chantier, j’ai convenu avec elle de l’interviewer de façon exploratoire. Je suis un peu nerveux parce que je ne sais pas trop à quoi m’attendre.

«C’est une fille à Tanguay qui m’a donné cette idée-là. À chaque fois qu’elle échangeait des mots avec moi, elle disait: «Je peux pas parler avec toi: t’es trop songeuse». Elle disait que mes mots la ramenaient continuellement à elle-même et que c’était trop douloureux. Elle m’a suggéré un jour: «Toi, faut pas que tu meurs avant d’avoir écrit ton livre».»

«Plongeons au cœur du sujet: À 11 ans, mon père a eu des relations incestueuses avec moi. J’ai cependant vécu cet inceste de façon particulière, car il a été doux. Doux parce que mon père était quelqu’un qui aimait les femmes, qui aimait par-dessus tout faire l’amour; s’il a opté pour l’inceste, c’est parce que ma mère le punissait en l’abandonnant sexuellement. J’ai donc remplacé ma mère. Avec lui, j’ai connu le souper-au-chandelle-et-la-peau-d’ours-tout-le-kit. Il m’a éduquée en douceur au sexe; je pensais que c’était ça la sexualité.»

«J’en veux beaucoup aux femmes qui abandonnent sexuellement leur mari, qui n’ont alors pas d’autres choix que de se tourner vers la prostitution. Les femmes devraient éduquer leur mari à bien faire l’amour. En général, les hommes sont ignorants de ce qui comble une femme sexuellement. Ça fait des hommes qui ne savent pas comment faire plaisir à une femme, des hommes qui veulent juste se vider la poche.» 

«Je me prostitue depuis 32 ans, mais je ne vis pas cette situation comme les autres. J’ai mon ancienneté. Je travaille selon les conditions que je me suis moi-même fixées. J’évite de mettre mon cœur dans mon travail. Il faut toujours que tu protèges ton coeur. On ne me le brise pas mon cœur. Il ne faut jamais briser le cœur d’une femme.»

«Ce qui provoque l’excitation chez l’homme, ce sont les situations abusives. Il faut qu’il se mette en situation de dominer quelqu’un pour jouir. Les seuls hommes qui veulent être dominés, ce sont les très, très grands patrons, parce qu’ils passent leur vie à abuser des autres. Ils en viennent à se sentir <
ellement coupables que lorsqu’ils ont un rapport avec une prostituée, ils veulent absolument être dominés, être abusés.»

«J’ai tout ce qu’il faut pour démolir la porno, la sale porno qui atteint aujourd’hui jusqu’aux petites filles. Leurs poupées sont rendues tellement sexy que les hommes peuvent se masturber dessus.»

«Ce qui m’a le plus blessée au cours de toutes ces années, ce sont les tabous, les préjugés autour de moi. C’est le fait qu’on ne me reconnaisse pas comme une personne à part entière; je n’ai pas de voix, moi. Et pourtant j’ai des choses à dire qui seraient très utiles. Aux yeux de la société, je suis souterraine, je ne suis personne. Et, je suis mal ou-tillée. Je n’ai pas d’éducation. On ne peut pas avoir d’éducation quand on commence à sucer des queues à 11 ans dans la ruelle.» 
«Malgré tout, je reste un beau résultat. Je veux dire que je suis un beau résultat à mes yeux. Parce que j’ai réussi à survivre dans ce monde-là.»

«Une des choses que j’adore, c’est les spectacles de ballet. J’ai vu Casse-Noisette avant les Fêtes. J’irai voir bientôt Le lac des cygnes. C’est Kent Nagano qui va diriger l’orchestre pour ce spectacle. Je suis en amour avec lui. Je voudrais mourir à la Place des Arts.»

«Je me suis, en partie, retirée du métier actuellement pour faire de la place à mon projet de livre. Je passe beaucoup de temps à la maison, je reste longtemps à l’ordinateur, je me gâte et ça me fait prendre du poids. Ça me gêne un peu ces quelques kilos en trop d’ailleurs.»

«L’écrivain qui travaillera avec moi mettra de l’ordre dans ce que je vais raconter. J’ai déjà moi-même écrit des choses qu’il pourra utiliser. Il organisera mon histoire pour que tout soit amené avec logique; pour qu’à la fin, tout devienne irréfutable; parce que les choses que j’ai à dire, ce sont des faits, rien que des faits.»

«Ce livre, je le vois comme un message transporté, un coup de poing dans la face dont tout le monde pourra bénéficier.»

«Grâce à ce livre, on m’écoutera et on reconnaîtra la justesse de ce que j’ai à dire.» Elle crache: «Et après ça, que je ne vois personne venir me dire que je ne suis pas un être humain!»

Sylvie, ex-prostituée,
cherche écrivain public.
Pour informations:
journal@journaldelarue.ca


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