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Marx et les luttes politiques (6). La question de l'Etat

Par Roger Garaudy A Contre-Nuit

Dans les statuts de l'Internationale. Marx avait inscrit

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cette formule fondamentale : « La conquête du pouvoir politique est devenue la tâche principale de la classe ouvrière.» Cette tâche découlait de l'analyse de l’Etat commencée par Marx dans ses oeuvres de jeunesse lorsque déjà il définissait l'Etat comme une forme de l'aliénation. Dans les Manuscrits de 1843 et de 1844, comme dans La Question juive, l’Etat est défini comme une force issue de la société et se situant au-dessus d'elle par une aliénation croissante, comme Engels le soulignera dans son livre sur Les Origines de la Famille, de la propriété privée et de l'Etat. L'Etat, sous sa forme démocratique bourgeoise, ajoute à l'aliénation de fait une aliénation idéologique, celle que constituent les illusions démocratiques. Marx dans ses études sur La Question juive, en 1843, et dans sa Critique de la philosophie dé l'Etat de Hegel, marquait les limites de la libération politique exprimée par la Déclaration des Droits de l'Homme et la signification de classe de cette séparation radicale, abstraite, entre la « Société civile » (avec ses rapports économiques de propriété et les rapports d'exploitation et de domination qui en découlent) et la sphère politique (avec son égalité politique abstraite). " Toutes les suppositions de cette vie égoïste continuent à subsister dans la société civile, en dehors de la sphère politique mais comme propriétés de la société bourgeoise."
Marx soulignait trois aspects essentiels de cette démocratie bourgeoise. 1. Cette émancipation politique avec toutes les illusions qu'engendre son abstraction a un caractère de classe ; elle exprime les exigences profondes du développement de l'économie capitaliste et de la société bourgeoise;

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2. Cette émancipation politique, si insuffisante soit-elle, puisqu'elle laisse subsister sous l'abstraction de citoyens égaux en droit, toutes tes inégalités résultant des rapports de classe da capitalisme, constitue un progrès remarquable par rapport au système féodal ; 3. Cette émancipation politique est liée, historiquement, à use oppression sociale, car la bourgeoisie a constitué son pouvoir d'Etat pour garantir les rapports de classe du type capitaliste à la fois contre le passé féodal et contre les non-possédants. Marx concluait : «  l'émancipation politique c'est la réduction de l'homme, d'une part au membre de la société bourgeoise, à l'individu égoïste et indépendant, et d'autre part au citoyen, à la personne morale. L'émancipation humaine n'est réalisée que lorsque l'homme a reconnu et organisé ses forces propres comme forces sociales et ne sépare donc plus de lui la force sociale sous la forme de force politique. » L'émancipation politique, telle que l’a réalisée la bourgeoisie dans sa lutte contre la féodalité, est une étape et une étape nécessaire, (en dépit des illusions sur lesquelles elle repose et des illusions qu'elle engendre) de l'émancipation humaine à l'égard de toute aliénation, émancipation que seul le socialisme peut réaliser.
L'Etat, sous toutes ses formes, est un Etat de classe. Il est le produit de la lutte des classes. Il est l’instrument d'exploitation de la classe opprimée. Son pouvoir est d'autant plus répressif que la lutte des classes s'aiguise. Il est toujours la forme de dictature d'une classe. Il découle de là que le pouvoir de la classe ouvrière doit nécessairement prendre la forme d'une dictature du prolétariat C'est une thèse constante chez Marx. Déjà lorsqu'il définissait son apport propre à l'élaboration de la théorie de la lutte des classes, Marx rappelait que cette théorie avait été formulée par les historiens français de la Restauration et que son apport propre consistait essentiellement à montrer « que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat.»
Marx reprend constamment cette idée. Dans
un article de 1873, il écrit : « Lorsque la lutte politique de la classe ouvrière prend une forme révolutionnaire, lorsque à la dictature de la bourgeoisie, les ouvriers substituent leur propre dictature révolutionnaire pour briser la résistance de la bourgeoisie, ils donnent à l'Etat une forme révolutionnaire et transitoire au lieu de déposer les armes et d'abolir l'Etat. » Dans sa Critique du programme de Gotha, Marx dit avec une parfaite netteté : « entre la société capitaliste et la société communiste se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci, à quoi correspond une période de transition politique où l'Etat ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. » Déjà dans le Manifeste communiste, Marx après avoir dégagé de sa grande synthèse historique la définition de l'Etat comme organe de la domination de classe, montrait que le prolétariat ne pouvait venir à bout de la bourgeoisie sans d'abord s'emparer du pouvoir politique et sans transformer l'Etat « en forme d'organisation du prolétariat devenu classe dominante. » Cette dictature du prolétariat est toujours une forme de la domination de classe mais elle a ce caractère particulier qu'elle est transitoire.
La dictature du prolétariat a pour objet comme le montrait déjà Marx dans Misère de la philosophie, de mettre fin aux antagonismes de classe et, par conséquent, de rendre inutile l'Etat lui-même. Mettre fin aux antagonismes de classe qui engendrent l'aliénation de l'Etat c'est préparer les conditions du dépassement de l'Etat lui-même. L'Etat n'est pas éternel. Il n'existait pas dans les sociétés primitives, avant la naissance des classes. Il disparaîtra avec la disparition des classes puisqu'il n'avait d'autre objet que d'assurer une domination de classe. Il n'est d'ailleurs pas exclu que le passage de la dictature bourgeoise à la dictature du prolétariat s'opère pacifiquement. Marx avait envisagé explicitement cette possibilité du passage scientifique au socialisme dans son discours d'Amsterdam du 8 septembre 1872. Après le Congrès de l'Internationale à La Haye, où il avait vigoureusement combattu Bakounine et les leaders opportunistes des trade-unions britanniques, Marx prononça à
Amsterdam, à l'occasion de la clôture du Congrès,
un discours où rappelant que la conquêtedu pouvoir par le prolétariat était la condition nécessaire du passage au socialisme, il déclarait : « Mais nous n'avons point prétendu que pour arriver à ce but les moyens fussent identiques. Nous savons la part qu'il faut faire aux institutions, aux moeurs et aux traditions des différents pays ; et nous ne nions pas qu'il existe des pays comme l'Amérique, l'Angleterre, et, si je connaissais mieux vos institutions, j'ajouterais la Hollande, où les travailleurs peuvent arriver à leur but par des moyens pacifiques. » Engels dans la Critique du programme d'Erfurt,en 1891, ne fera que commenter cette idée de Marx lorsqu'il écrira : «  L'on peut concevoir que la vieille société pourra évoluer pacifiquement vers la nouvelle, dans les pays où la représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir, où, selon la Constitution, on peut faire ce qu'on veut, du moment qu'on a derrière soi la majorité de la nation ; dans les Républiques démocratiques comme la France et l'Amérique, dans des monarchies comme l'Angleterre, où le rachât imminent de la dynastie est débattu tous les jours dans la presse, et où cette dynastie est impuissante contre la volonté du peuple. Mais en Allemagne, où le gouvernement est presque tout-puissant, où le Reichstag et les autres corps représentatifs sont sans pouvoir effectif, proclamer de telles choses en Allemagne, et encore sans nécessité, c'est enlever sa feuille de vigne à l'absolutisme et en couvrir la nudité par son propre corps ».   Mais quelle que soit la forme de ce passage, pacifique ou violente, elle ne consistera pas en un simple changement du personnel de l'Etat. La machine d'Etat doit être brisée, alors que jusque-là « tous les changements avaient abouti à perfectionner cette machine au lieu de la briser. » L'expérience de la Commune de Paris apporta à Marx les éléments d'une conception concrète de la dictature du prolétariat. Marx lui-même a souligné dans sa préface du 24 juin 1872 du Manifeste Communiste que cette expérience avait rendu caducs certains, passages du Manifeste, « en particulier la Commune a prouvé que la classe ouvrière ne peut pas simplement s'emparer de la machine d'Etat toute faite et la faire fonctionner à son profit. » Dans sa lettre à Kugelman du 12 avril 1871, Marx soulignera la continuité de sa pensée entre la thèse développée dans Le 18 Brumaire et sa vérification expérimentale dans la Commune de Paris. Dans la Guerre civile en France, Marx souligne cette originalité radicale de la Commune qui n'était pas une république destinée seulement à supprimer la forme monarchique de la domination de classe mais la domination de classe elle-même. En mettant fin à l'aliénation du pouvoir exécutif par rapport à la représentation nationale et du Parlement par rapport aux travailleurs et à la nation, elle réalisait sous une forme originale, la démocratie la plus authentique, non pas une démocratie pour les privilégiés, comme la démocratie antique des Athéniens, qui n'était démocratique que pour les propriétaires d'esclaves, ou comme les démocraties bourgeoises ou seuls les privilèges d'argent permettent l'exercice de la démocratie pour les possédants. Mettant fin à l'aliénation de l'Etat comme organisme dominant de la société, la dictature du prolétariat est déjà, avant même l'extinction de l'Etat, la forme la plus authentique de la démocratie : « la liberté, écrivait Marx, consiste à transformer l'Etat, organisme qui est mis au-dessus de la société, en un organisme entièrement subordonné à elle. »
Roger Garaudy, Karl Marx, pages 278 à 284    >> A SUIVRE >>
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