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Guerre et Paix

Publié le 10 mars 2017 par Cantabile @reimsavant

Reims est une ville mondialement connue par deux veuves : la veuve Clicquot et la veuve Pommery, symboles des fêtes qui alternent ici avec les drames.

Car la ville des sacres a souffert de nombreuses guerres : le 4 décembre 1359 Edouard III d'Angleterre l'assiège jusqu'au 11 janvier 1360. En 1420 les Anglais pénètrent dans la cité. Pendant l'invasion de 1814 Reims attend la victoire du général Marmont pour être délivrée. Enfin le 4 septembre 1870 les Prussiens viennent l'occuper. Le 6 du même mois le roi de Prusse y entre solennellement et s'installe au palais archiépiscopal. Tous les Rémois sont rançonnés et certains fusillés. Ce calvaire prend fin le 20 novembre 1872.

Avant 1914 notre cité est prospère, étant passée de 31000 habitants en 1821 à 120 000 en 1914. Cette progression est due à la présence de nombreuses caves de champagne et filatures.

Cette ville riche, prospère et bien équipée semble paradisiaque. Mais en 1914 elle connaît un sort infernal. Le 4 septembre les Allemands pénètrent dans Reims, le prince Auguste-Guillaume s'installe au Grand Hôtel, et l'occupant demande 50 tonnes de viande, 20 de légumes, 100 de pain, 50 d'avoine, 60 000 litres d'essence et 1 000 000 de francs pour ses 20 000 fantassins et 3 000 cavaliers, puis repartent le 12 vers Rethel. Les combats s'intensifient autour de la ville mais l'assaillant, dès le 14 bombarde copieusement notre cité visant d'abord le Q.G. du général Franchet-d'Esperey près de l'Hôtel-de-ville puis les tours de la cathédrale, craignant qu'elles ne servent d'observatoire. Pourtant l'édifice, vidé, est rempli de paille et sert d'infirmerie pour soigner 80... blessés allemands sur lesquels tirent leurs compatriotes ! Une dizaine y laissera la vie. La présence de drapeaux de la Croix-rouge sur les tours s'avère inefficace.

Sous un feu continu d'un obus toutes les trois minutes, les Rémois restés en ville endurent les bombes incendiaires, les fléchettes tirées d'avion et les gaz asphyxiants.

Dès que les troupes allemandes subissent une défaite sur la ligne de front, les tirs de canons s'intensifient contre notre cité. Le déluge de fer et de feu contraint une grande partie de la population a quitter la ville dès le 22 novembre 1914. En mai 1915, il reste 27 000 habitants, et en février 1917, 17 000. Le 10 avril de la même année, sur ordre militaire les civils étant resté sont évacués sur Épernay.

La vaillance de la cité meurtrie est telle qu'elle reçoit la Légion d'honneur le 6 juillet 1919 avec la citation suivante :

À la ville martyre qui a payé de sa destruction la rage d'un ennemi impuissant à s'y maintenir.
Population sublime qui, à l'image d'une municipalité modèle de dévouement et de mépris du danger, a montré le courage le plus magnifique en restant pendant plus de trois ans sous la menace constante des coups de l'ennemi et en ne quittant ses foyers que sur ordre.

Après guerre les Rémois doivent oublier les visions d'horreur qu'ils ont connu. Il faut panser les blessés, sécher les larmes, désamorcer les obus, faire vivre les familles et se retrousser les manches, car la ville est à reconstruire à 60%. L'œuvre du Retour à Reims est fondée le 17 janvier 1919 pour aider les familles en difficulté. Les travaux sont très longs : la restauration de la cathédrale est terminée en 1938, l'église Saint-Jacques est réouverte au culte le 7 mars 1948, Saint-Remi est enfin restaurée en 1958.

Les Rémois aspirent à la paix, mais des bruits de bottes se rapprochent en 1939. Cette fois la population souffre davantage que les édifices. Les Allemands entrent à Reims en juin 1940, la Kommandantur s'installe dans la clinique Saint-Symphorien et la Gestapo rue Jeanne d'Arc dans un immeuble où se tiendront de nombreuses tortures. Pendant quatre ans l'occupant s'impose jusque dans les cafés de la place d'Erlon ou en patrouilles dans les rues. Ce sont des années noires pour les mères devant élever leurs enfants dans les pires difficultés, pour les

familles dont les hommes sont déportés ou prisonniers de guerre dans les camps de concentration, ou encore pour les Résistants placés sous les ordres de Pierre Bouchez. Cette période noire se termine par des explosions...de joie le 30 août 1944 lorsque la ville est libérée par les troupes américaines. Leur arrivée tourne la page douloureuse de l'occupation qui s'est soldée par 59 victimes de persécutions raciales, 132 Résistants morts en déportation, 21 fusillés, 5 tués par la Gestapo, un décapité, 14 tués au maquis, un pendu.

En février suivant, le Supreme Headquarter Allied Expeditionary Forces (S.H.A.E.F.) s'installe à Reims dans une aile du lycée Roosevelt. Dwight Eisenhower son général en chef réside au 17 boulevard Lundy dans l'immeuble appartenant à M. Mignot, mais le choix de notre cité est causé par la proximité du terrain de golf de Gueux où il se rend souvent. Il laisse derrière lui le souvenir d'un homme simple, discret et facilement abordable.

Le 5 mai à 17H00, deux officiers de la Wehrmacht arrivent au Q.G. d'Eisenhower. L'amiral von Friedeburg accompagné par le colonel Poleck, vient proposer une paix séparée qui lui est refusée. Il est invité à demander à l'amiral Doenitz, le nouveau fuhrer, une personnalité autorisée à signer une reddition générale. Le général Jodl chef d'Etat-major de l'armée allemande est désigné, prend l'avion, et se pose à la base aérienne de Courcy le 6 mai à 17 heures.

En soirée la réunion se déroule dans le lycée Roosevelt. Pourtant Eisenhower n'est pas présent à la table. N'éprouvant aucun goût pour les discussions et les bavardages, il est remplacé par son chef d'Etat-major, le général Bedell Smith et attend dans une pièce à coté, ayant prévu de ne serrer les mains des participants que si les représentants allemands signent une reddition totale et sans condition.

C'est dans l'ancienne salle des professeurs, tapissée de cartes militaires, que 13 personnes prennent place. Ils sont Allemands, Anglais, Français, Russes et Américains. Il est 2H39. Après lecture, la capitulation est signée. Le général Jodl prend la parole et demande la clémence pour le peuple allemand, mais il n'obtient aucune réponse. Il est 2H41 du matin et une nouvelle page douloureuse se tourne à Reims.

Mais il ne suffit pas de 13 signatures pour assurer une paix durable avec notre turbulent voisin allemand, d'autant que le projet principal de la seconde moitié du XXème siècle est la construction européenne. Chaque pays veut cette union, mais avec des points de vue différents. Depuis 1945, des équipes françaises et allemandes se réunissent souvent pour établir un projet de réunification, et le Rémois Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, comprend l'urgence de l'unité européenne car les tensions internationales sont vives et concourent à l'échec. Pour couper l'herbe sous le pied des opposants, le général de Gaulle invite le 26 avril 1962 le chancelier Adenauer à se rendre en France en visite officielle.

Ainsi le 7 juillet 1962, un DC 6 militaire se pose sur la base aérienne 112 de Reims. Le chancelier Adenauer, 86 ans en descend pour confirmer la paix 17 ans après la fin

de la guerre. Sur 8 kms la foule surveillée par 800 C.R.S. réserve un accueil poli et rares sont les cris d'opposants. A 8H30 le général de Gaulle arrive aussi par avion, et les deux chefs d'état se rendent à Mourmelon pour un défilé réunissant 2500 soldats allemands et français. Tous deux reviennent dans la même voiture et arrivent sur le parvis de la cathédrale à 11H02. Après la cérémonie religieuse, ils se rendent à l'Hôtel-de-Ville où Jean Taittinger le maire de Reims leur présente le conseil municipal puis le livre d'or à signer. Le cortège se rend dans la salle des fêtes. Le général de Gaulle rappelle le travail des deux équipes puis le chancelier Adenauer avoue être surpris par la qualité de l'accueil qu'il craignait plus froid. Il rappelle que cette réconciliation est une chance à saisir.

Vers 15H00 le général de Gaulle raccompagne le chancelier à la base 112 puis monte dans sa D.S. pour se diriger vers Colombey.

Par ces poignées de mains vient de s'édifier l'amitié franco-allemande. Et comme tout édifice appelé à durer, il fallait une première pierre. Celle-ci a été placée sur le parvis de la cathédrale rappelant à tous les touristes que les ennemis d'hier doivent devenir les amis de demain même si c'est sur la douleur, le feu, le sang et les larmes que se greffe la paix.

Occupée par les Romains sous l'antiquité, par les Anglais au Moyen âge, par les Prussiens en 1870, Par les Russes en 1814, par les Allemands en 1940, tel le phénix qui renait de ses cendres notre cité est devenue la ville de la paix. Ici les Allemands ont signé la fin de la guerre sans faire le signe nazi. Ici en 1901 le tsar est venu confirmer l'amitié franco-russe.

Quel pourrait être un titre plus juste pour Reims que " ville de la paix" ?


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