Magazine Côté Femmes

J’aurais dont jamais dû donner mon corps, barrer la porte et puis fermer les stores

Par Claude Le Goff

Ça fait deux heures que je regarde le ventilateur du plafond tourner et la tête aussi. J’ai mal au coeur en me rappelant de la soirée d’hier. Le black-out tellement noir, qu’on dirait que la lumière est fermée ou les yeux bandés. Je ne sais plus où commencent les corps ni où ils finissent. Le lendemain n’en finit plus de ne pas finir. Je ne me rappelle plus quelle bouche ni quel sexe. Quand je revois la scène, je suis comme une spectatrice au Cinéma l’Amour, mais c’est seulement à cause du miroir le long du mur de la chambre.

Les images me reviennent en séquences. Je veux trouver un sens. La chronologie de ma débauche. Mais je ne sais plus. Je me souviens du karaoké, mais je ne sais plus combien de pichet-quatre-shooters pour vingt piasses. Je me souviens du garçon qui voulait me ramener chez lui dans Ahuntsic, mais je ne me souviens pas de son nom. Je me souviens d’avoir pleuré ce soir-là, mais je ne sais plus pourquoi. Je ne sais plus pourquoi, sauf que ce n’était pas une peine de fille trop saoule dans les toilettes d’un bar.

J’ai joué à ni oui ni non toute la soirée, incapable dire des phrases complètes avec un sujet, un verbe et un complément. Hier soir, je suis redevenue une petite fille. Une petite fille dans un corps de femme. Matriochkas à l’envers.

Ce matin, j’ai trop conscience de mon corps. Mon corps ne m’appartient plus. C’est le corps d’une autre. Il existe trop pour les autres. Je voudrais me défaire lentement, couler ou me fondre. Je voudrais me défaire de mon corps. Dans la douche, j’ai frotté ma peau jusqu’au sang. Peau neuve, propre de mes lendemains.

J’ai pensé à toi quand je me suis réveillée dans le lit d’un autre, une fille allongée contre moi. J’ai pensé à toi quand je ne me rappelais de rien sauf de la noirceur qui avale tout ce qui tient encore debout à trois heures du matin, après la Four Loko avalée à grandes gorgés. J’ai pensé à toi quand tu parlais de la noirceur, des fois où tu disais danser avec elle, et je ne comprenais pas.

J’étais jalouse de la noirceur, parce que tu dansais en la tenant contre ton bassin et que tu la ramenais dans ton lit, jalouse parce que tu la gardais avec toi, près du coeur, là où ça compte, pendant toute la nuit, toutes les nuits tu dormais en cuiller avec elle et tu n’es jamais resté la nuit avec moi.

Depuis dimanche matin, j’ai honte chaque fois que je me croise dans le miroir. Je rougis ou je baisse les yeux parce que je n’arrive pas à me regarder en face. À faire face. Quand je marche dans la rue, j’ai l’impression que tous les passants étaient là samedi soir et qu’ils savent mieux que moi ce qui s’est passé dans cet appartement rue St-Hubert. Comme s’ils voyaient au travers de mes vêtements les traces de mon indécence.

Une amie m’a déjà dit que dans mes textes, j’ai l’air d’avoir couché avec Montréal en entier. On était assises sur son toit en train de boire de la bière froide et il faisait encore l’été dehors. J’avais ri dans le bleu. Je ris encore, mais jaune. Depuis dimanche, je ne sais plus si c’est drôle ou si c’est triste. Si je m’invente par l’écriture ou me mets en scène en elle.

Toutes les histoires ont déjà été écrites. Toutes les histoires de baises ont déjà été écrites. Been there, done that. Moi, je dis qu’on ne peut pas écrire ces histoires-là après Nelly Arcan. Ce n’est pas barbare. C’est masochiste. De toute façon, mes histoires sont toutes pareilles. Pareilles, mais différentes. Il fallait être là.

Je repense souvent à toutes ces fois où j’aurais dû rester à la maison. Ces fois où j’aurais voulu porter du linge mou ou du linge tout court, regarder Netflix toute seule et me réveiller avec un huit heures de sommeil réparateur.

Mais je coucherai avec mes lendemains et me réveillerai encore seule.

©Jon Rafman, You Are Standing in an Open Field (Waterfall), 2015



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