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Anguille(s)

Publié le 18 mai 2017 par Jean-Emmanuel Ducoin
L’Édouard aux mains de droite vient du Havre, il est un proche de Juppé et aime la boxe... Mais que sait-on vraiment de lui? 
Anguille(s)Pistes. Méfions-nous des élans spontanés de sympathie. Tandis qu’une litanie de portraits se succède cette semaine afin d’examiner les curriculum vitæ et les caractères des personnages formant cette Arche de Noé gouvernementale inédite, le «Juppé-boy» de Matignon, alias Édouard Philippe, du haut de son 1,94 mètre, attire toutes les lumières comme de vulgaires champs gravitationnels. L’homme, admettons-le sans façon, a tout pour séduire les crédules en quête de destins singuliers propres à certains récits nationaux qui hantent périodiquement les consciences. Pensez donc. Si le député maire LR du Havre s’accommode bien du caractère disruptif de Mac Macron au point qu’il soit jugé «macroncompatible» au dernier degré depuis qu’il s’est transformé en premier de cordée pour «casser les clivages» et «renouveler la politique française» (sic), il possède en effet tous les atours d’une auberge espagnole à lui tout seul. Chacun y apporte à boire et à manger. Tout le monde pourrait presque s’y retrouver. Par bouts… Vous repérez le piège? Énarque sorti «dans la botte» des quinze premiers de sa promotion, ce qui lui valut les grands corps (il opta pour le Conseil d’État), avant d’aller pantoufler chez Areva comme directeur des affaires publiques (entre 2007 et 2010), adjoint et maire du Havre (en 2010) quand la figure tutélaire locale, Antoine Rufenacht, lui laissa le flambeau, et bien sûr proche, très proche d’Alain Juppé duquel il ne se détacha jamais depuis 2002 et la création de l’UMP, le nouveau premier ministre se classe d’abord et avant à droite, dans la pure tradition des élites de ce calibre ayant bûché leurs valeurs cardinales : la finance, la liberté et l’autorité, le triptyque fondamental. Seulement voilà, ce grand commis de l’État cultivé, qui aurait vécu une véritable mutation à la mairie du Havre, né à Rouen et fils d’enseignants de français, s’avère un cauchemar pour les biographes, même expérimentés. Car l’Édouard aux mains de droite, outre qu’il se montre fidèle avec ses amis, toujours partant pour boire le verre, blagueur et brillant, revendique une autre filiation moins conforme à son «camp».
Ce petit-fils de docker du Havre, arrière-petit-fils du premier communiste encarté de la ville, a longtemps évolué dans un milieu familial de gauche. De quoi brouiller les pistes. Et le perdre un peu dans sa généalogie évolutive. Enfin: rapidement évolutive tout de même. À Sciences-Po, une carte du PS brièvement en poche, il fréquenta le club Opinion, qui réunissait les rocardiens en tant que penseurs d’une social-démocratie « de sens », selon sa propre expression. Ce que confirme son compagnon d’études et ami de toujours, le député PS frondeur Jérôme Guedj, cité par le Monde: «Il a toujours été libéral et dérégulateur sur les questions économiques.» Ce dernier raconte par ailleurs que, pour préparer le concours d’admission à l’ENA, les deux étudiants squattaient le bureau de Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée, Jérôme Guedj étant alors son attaché parlementaire…
Droite. Les Havrais, qui l’ont élu sur son nom en 2014 avec 52% dès le premier tour, notent au crédit d’Édouard Philippe qu’il est boxeur à ses heures, fan de Bruce Springsteen, de séries télé populaires, et même romancier occasionnel… Auteur d’un thriller politique complètement déjanté coécrit avec Gilles Boyer, Dans l’ombre (2011), il joue ainsi de cette image subversive plutôt branchée pour jouir au mieux de la solitude du pouvoir. La fiction ne fait pas tout. Antisarkozyste de la première heure, certes. Modéré sur les sujets sociétaux, d’accord. Mais néanmoins de droite. Vous savez, cette droite à l’aise et ouverte, rassurante par ses nuances. Une anguille insaisissable en somme. Ce qui le rapproche de l’idéologie – et de la tactique politique – de Mac Macron. Un autre point les rassemblera jusqu’au bout : l’économie libérale. Autant dire l’essentiel, quand tout commence et que tout finit, et inversement. Édouard Philippe a remonté la Seine pour gagner Paris sur un malentendu. Comme l’affirment les Havrais, «le voyage sera plus simple vers l’aval», quand il la redescendra un jour… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 19 mai 2017.]

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