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Psiconautas. Dans la forêt des signes

Par Balndorn
Psiconautas. Dans la forêt des signes
« La Nature est un temple où de vivants piliersLaissent parfois sortir de confuses paroles ;L’homme y passe à travers des forêts de symbolesQui l’observent avec des regards familiers. »
Quelques mots fameux de Baudelaire, qui décrivent à merveille l’étrangeté de Psiconautas, long-métrage d’animation espagnol, qui oscille entre l’horreur et le rêve dans une société animale post-apocalyptique.
Un foisonnement de signes
Comme dans le poème de Baudelaire, Psiconautas a pour cadre une forêt. Mais celle-ci est spéciale : un accident industriel quelques années plus tôt a ravagé l’île où elle se trouve, condamnant ses habitants anthropomorphes (lapins, rats, chiens…) à la paranoïa pour ceux qui vivent dans les bois, à la rapine et à la guerre quotidienne pour les bandes qui errent dans les montagnes d’ordures.L’étrangeté du film de Pedro Rivero et Alberto Vásquez frappe par son caractère volontairement trouble. Si le film, à l’image de la forêt, foisonne de signes en tous genres, on ne parvient jamais à leur attribuer un sens univoque. Que dire de l’insecte aux yeux rouges qui loge dans le crâne de la mère-cochon du petit Zacharie et se fait passer pour elle ? et des oiseaux-démons qui hantent l’esprit de Birdboy, enfant-oiseau traqué par la police pour ses livraisons de drogues ?Contrairement à bon nombre de dessins animés, Psiconautas ne fonctionne pas sur un mode allégorique ou métaphorique, mode de représentation symbolique classique (notamment chez Disney) où un signe équivaut à une idée clairement identifiable : le loup incarne le Mal, l’enfant l’innocence, les oiseaux et les fleurs la beauté de la Nature… Ici, chaque signe se pare d’une épaisseur sémantique : si les oiseaux-démons figurent indéniablement une forme de Mal, ils convoquent aussi, pour le héros Birdboy, la possibilité d’une résurrection et d’un dépassement de soi. L’équivocité et la polyphonie dominent la forêt des signes, où le manichéisme n’a plus son cours.
Un autre monde
Le monde de Psiconautas ne se conçoit donc pas comme un décalque métaphorique du nôtre. Il y a certes des points de rapprochement : l’accident industriel en rappelle plus d’un chez nous, et les personnages anthropomorphes ont une psychologie semblable à la nôtre. Néanmoins, la chair du monde de Psiconautas diffère de notre monde. Lignes convulsives, couleurs brûlantes où règnent le rouge et le noir, figures grotesques : ce monde sanglant a de quoi terrifier. Et pourtant, la mise en scène nous y convie : de nature initiatique, multipliant les travellings avant sur les portes enténébrées et les flashbacks dans l’esprit de personnages troublés, elle nous fait entrer dans les arcanes d’un monde autrement plus sensible que le nôtre.La force du film tient peut-être dans son caractère à la fois hermétique et sensoriel. Comme si, en échappant à notre raison herméneutique, les signes livraient une partie de leur être ; comme si, derrière cette apparente incompréhension, nous sentons quelque chose de plus vaste nous envelopper. Le verbe échoue là où l’image épaissit ses mystères.Et sans doute cette symbolique à fleur de peau tire-t-elle sa source de l’accident industriel originel. C’est à partir de lui que la destinée de l’île se sépare du reste de l’univers, pour aboutir à ce monde de symboles vivants. Et c’est en ce sens que l’on peut considérer Psiconautas comme un film post-apocalyptique. Les séquences dans les montagnes d’ordures partagent avec un film comme La Route (John Hillcoat, 2009) la vision d’un monde vestigiel, et s’inscrivent ainsi dans un canon esthétique du film post-apocalyptique. Mais, sans en avoir l’apparence, la partie dans la forêt travaille tout autant l’esprit d’après la catastrophe : paranoïa, folie, ordre policier, la petite communauté des survivants vivote plus qu’elle n’existe. Incapable d’organiser un nouveau monde, elle décharge sa haine sur les enfants marginaux, dont Birdboy, emblème d’une liberté sacrificielle, porte l’espoir d’une reverdie de la collectivité insulaire.Psiconautas. Dans la forêt des signes
Psiconautas, de Pedro Rivero et Alberto Vásquez, 2017Maxime 

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